Conte: Le rat et le chat

Publié le par Alain GYRE

 

Le rat et le chat

Le Chat et le Rat étaient, à l’origine, des amis intimes qui se visitaient fréquemment et n’avaient rien à cacher l’un pour l’autre.

Le Chat était célibataire, mais le Rat avait une femme qu’il adorait.

Un jour, profitant de l’absence de son ami, le Chat réussit par ruse à pénétrer chez la femme du Rat ; celle-ci, malgré ses larmes et ses cris, dut subir les derniers outrages et devint la maîtresse du Félin. Bien que, par crainte, elle eût promis le secret au Chat  et juré de le revoir, elle raconta tout à son mari, dès qu’il dut de retour.

A cette nouvelle, le Rat bondit de rage et résolut de tirer vengeance de cette félonie. Cependant, comme il était le plus faible, il se maîtrisa et préféra attendre patiemment une occasion propice pour venger son honneur.

Les deux amants continuaient à se voir, l’un par passion, l’autre par crainte, malgré la surveillance du Rat ; ils se donnaient rendez-vous dans les champs ou chez le Rat. Celui-ci, à chaque fois qu’il avait des relations coupables avec la femme de son ami, avait l’habitude de dire à la belle tout le mal possible du Rat, lequel était tourné en ridicule à cause de sa sotte confiance. Le traître avait souvent proposé à son amie d’abandonner le toit conjugal pour venir habiter définitivement avec lui. Celle-ci avait toujours refusé, mais , de retour chez elle, ne manquait pas de répéter à son mari qu’elle aimait les propos  injurieux du Chat : ce qui avivait encore le ressentiment du Rongeur.

Un jour, le Rat se décida à employer un subterfuge pour arriver à ses fins : il se rendit chez le Félin, sous le prétexte de lui faire ne visite d’amitié. Au cours de la conversation, après avoir causé de choses et d’autres, il dit au Chat :

- Ami, j’ai un secret à te confier ; mais il faut me promettre de n’en parler à personne.

Le Chat jura.

- J’ai appris, continua le Rat, une formule merveilleuse, qui a le pouvoir de protéger celui qui l’emploie contre les atteintes du feu : je suis prêt à te la faire connaître et à l’expérimenter devant toi, si tu le veux.

- J’accepte volontiers, dit le Chat.

Et tous deux sortirent de la maison, cherchant dans la campagne un endroit favorable à l’expérience.

Quelques minutes après, le Rat désigna un tas de broussailles non loin de là et offrit au Chat de lui prouver immédiatement l’efficacité de son procédé. Sur le consentement de son ami, le Rat s’engagea prestement au milieu des broussailles et dit au Chat de faire un cercle de flammes en y mettant le feu tout autour. Pendant que le Chat était occupé à cette besogne, subrepticement le Rat avait creusé un terrier dans lequel il s’était blotti, bien à l’abri des flammes. Lorsque les bois et les feuilles furent consumés, et les cendres refroidies, le Rat sortit de son trou, sain et sauf, devant le Chat émerveillé. Celui-ci, enthousiasmé, voulut aussi tenter l’expérience. Il se plaça dans une touffe d’herbes voisine à laquelle le Rat mit le feu sur l’ordre de son ami. Le Chat fut étouffé par la fumée et entièrement brûlé, bien qu’il eût soufflé de toutes ses forces pour éteindre les flammes.

Quand le brasier fut éteint, le Rat retira des cendres le cadavre encore chaud du Chat et se mit à manger avec appétit la chair grillée de son ennemi. Lorsqu’il fut repu, il emporta le reste de la viande chez lui. En chemin, il rencontra les parents du Chat qui lui demandèrent curieusement où il s’était procuré une telle quantité de viande. Le rat répondit qu’il venait d’une veillée mortuaire où l’on avait festoyé et où beaucoup de bœufs avaient été abattus. Il offrît amicalement de partager ses victuaille avec eux ; ils acceptèrent aussitôt, ravis de l’aubaine. Le Rat leur laissa généreusement la plus grande partie de la viande qu’ils se mirent à dévorer à belles dents.

Tout en s’éloignant à petits pas, le Rat, tout heureux du succès de sa ruse et du bon tour qu’il avait joué aux frères du Chat, murmurait entre ses dents :

- Faites bonne chère, braves gens, vous mangez votre parent.

- Que dis-tu ? lui crièrent-ils.

- Rien, dit le Rat, et il continua sa route, en répétant gaiement à voix plus haute : Soyez heureux, soyez heureux, c’est votre parent, que vous mangez, c’est votre parent que vous mangez.

Et il s’enfuit à toute vitesse, mais il fut bien vite rattrapé par les Chats qui avaient entendu ses dernières paroles.

- Traître, lui dirent-ils, nous avons cru en ton amitié, et tu nous trahissais en brûlant, vif notre malheureux frère et en dévorant son cadavre ! Tu seras puni de ta fourberie et de ta déloyauté par la peine du talion, car tu seras mangé toi aussi, et tous tes descendants auront le même sort que toi.

Ils croquèrent le Rat, incontinent.

C’est pourquoi, jusqu’aujourd’hui, les chats sont les ennemis irréconciliables des rats qu’ils sont obligés de manger sous peine de malédiction.

 

 

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