Conte: L’horrible petit monstre des bois

Publié le par Alain GYRE

L’horrible petit monstre des bois

 

La vie de l’homme,

c’est comme du crabe que l’on mange ;

s’y succèdent chair délicieuse

et carapace indigeste.

Ces monstres, mi-hommes mi bêtes, ont souvent un aspect physique humain ; ils parlent, comme le petit monstre de ce conte. Ils retrouvent facilement leur aspect animal et un comportement souvent plus bestial que le reste des animaux.

La mentalité malgache aimant l’harmonie entre tous les êtres vivants, les trois frères de ce conte s’efforcent d’être « humains » avec le petit monstre malgré les tours qu’il leur joue.

 

Rumine et rumine Monsieur Rat

aux longues dents aigües,

Caresse et caresse sa moustache,

Frotte et frotte son crâne pelé…

Ce n’est pas moi qui dis des menteries

Mais les gens d’autrefois…

Ce e sont pas les gens d’autrefois

Mais ceux qui ont inventé ce conte …

 

 

Il était une fois trois frères qui avaient décidé de faire en commun le travail de leurs rizières : Frère-Aîné, Frère-Suivant et Petit-Dernier.

 

Ce jour-là, ils avaient décidé de travailler chez Frère-Aîné.

- Allez travailler dans ma rizière, vous autres ; moi, je vais vous faire à manger pour midi.

- D’accord !

Les deux plus jeunes frères, avec leur famille, partirent travailler la rizière ; Frère-Aîné resta avec les petits enfants pour faire la cuisine. En plus du riz, il avait acheté du bœuf pour l’assaisonnement. Il prit la viande, la coupa en morceaux et la fit rissoler dans l’huile. L’huile grésillait. Une bonne odeur se répandait alentour. Frère-Aîné soignait sa cuisine. C’était presque cuit quand une petite bestiole sortit de la forêt et s’approcha des marmites.

Frère Aîné, la vit, la regarde et lui dit :

- Pourquoi as-tu ces yeux tout rouges ?

- Huit gouttes d’eau sont tombées dedans.

- Et pourquoi as-tu des cuisses toutes plates

- Oh, je suis souvent à grimper aux arbres. Donne-moi donc un peu de feu pour faire griller les crabes que j’ai attrapés.

- Fais-les griller ici, ça ne me gêne pas.

Quand les crabes furent cuits, le petit monstre dit à Frère-Aîné :

- Donne-moi un peu de riz pour manger avec mes crabes.

- Ah non ! Mes travailleurs n’ont pas encore mangé et je te donnerais leur part ?

- Tu veux te battre avec moi ? T n’as pas peur ? Qu’est-ce que tu choisis ? La lutte debout ou la lutte libre ?

- La lutte debout, dit Frère-Aîné, sûr de l’emporter.

 

Ils s’empoignèrent aussitôt. Ils se tapèrent dessus et se donnèrent des coups à se tuer. A la fin, Frère-Aîné est jeté à terre. La Bête le maintient au sol. Il n’en peut plus, ses yeux deviennent violacés. Alors la Bête s’arrache des poils pour attacher solidement Frère-Aîné. Une fois qu’il est attaché, elle le jette comme un paquet en plein soleil. Puis elle mange le riz et la viande que Frère-Aîné avait préparés. Elle s’empiffre mais il en reste… Alors ! Alors ! le petit monstre pisse dans la viande, elle crotte dans le riz… Après elle crie :

Venez tous manger, vous au-au-au-tres.

Puis elle retourne dans la forêt.

 

Les autres reviennent du travail. Tiens ! Frère-Aîné ‘est pas là… Mais les marmites y sont. Qu’est-ce qu’il y a de bon ? Du riz. Mais il y a de la crotte dedans ! De la viande… Mais ça sent la pisse !

- Où es-tu Frère-Aîné, où es-tu-u-u-u ! crient-ils.

- Je suis là, dit une voix faible, on m’a frappé dur, je suis presque mort !

- Qu’est-ce qui t’est arrivé ?

- Une sale petite bête est sortie de la forêt, petite oui, mais costaude, vous pouvez me croire.

- Ah, mon vieux ! Une petite bête… Tu ne l’as pas tuée ?

Elle t’a attaché ! T’es pas homme ! Laisse ! Demain c’est moi qui ferai la cuisine pour nous tous, dit Frère-Suivant.

 

Le lendemain, il prépara de quoi manger : du riz, une oie et des herbes odorantes pour le riz. La bête de la veille sent la bonne odeur de l’oie qui grésille sur le feu. Elle sort des buissonsqui bordent la forêt. Elle regarde ce qui se passe et dit :

- Donne-moi une part de riz, que je mange.

- Quoi ? Les travailleurs n’ont pas encore mangé et je te donnerais leur part ?

- Qu’est-ce que tu cherches, toi ? Tu veux te bagarrer avec moi ?

La bagarre commence. Pom ! Pom ! Pom ! Les coups pleuvent des deux côtés. Le petit monstre est plein de force… Il jette Frère-Suivant à terre. Il s’arrache les poils. Un mètre de long ! Il l’attache solidement et le jette dans un coin. Puis lui met le couvercle d’une grosse marmite sur la tête. Puis il se met à manger : du riz, de l’oie, des herbes odorantes. Mais il ne peut tout manger. Il crotte dans tout ce qui reste. Avant de rentrer dans la forêt sans laisser la moindre trace il appelle les travailleurs :

- Venez manger-er-er !

- Ah ! le repas est prêt… Allos manger c’est cuit.

Ils arrivent, ils regardent tout : des herbes odorantes et de la sauce pour le riz, il n’y en a pas… Le riz et la viande, c’est plein de crotte. Ils commencent à avoir peur…

- J’ai bien peur qu’on meure de faim ici, si ça continue. Bon, laissez-moi faire la cuisine demain, dit Petit-Dernier.

 

Le lendemain, il prépare tout, le riz, un dindon pour la sauce du riz et les herbes odorantes. Alors qu’il venait de mettre le riz au feu, la Bête était déjà là à tournicoter. Elle ne tenait pas en place, le nez au vent, humant l’odeur des bonnes choses que Petit-Dernier cuisinait. Il faut dire qu’elle n’avait pas souvent des délices de gueule à manger.

- Domme-moi une part de riz pour manger avec mes crabes.

- De quoi ? Les travailleurs n’ont pas encore mangé et je leur volerais leur ration ?

Allez ! La bagarre commence entre les deux. Ils se tapent dessus sans pitié : Pom ! Pom ! Pom ! Ça dure longtemps, mais à la fin, Petit-Dernier est jeté à terre. Il est jeté à terre mais pas vaincu… Il connaît le judo, Petit-Dernier, et d’une bonne prise, il renverse le petit monstre. Alors, il lui arrache ses propres polis et l’attache solidement, pieds et poings liés. Puis il le jette comme un sac dans les ordures qui traînent là.

 

Quand le repas est pr)et, il appelle les travailleurs :

- Venez tous manger-er-er-er !

- Oui-i-i-i, on arri-i-i-i-ve ! On arrive, oui, mais pour quoi faire ? Il n’y aura rien à manger… Petit-Dernier va être attaché… Il n‘y aura qu’une chose d’utile à faire : le détacher…  On e gagne rien à travailler ici.

Ils arrivent à l’endroit de la cuisine, l’air battus d’avance. Petit-Dernier les accueille un peu moqueur.

- On dirait que vous connaissez tout ce qu’un crâne chevelu peut faire.

- Le petit monstre n’est pas venu ?

- Vous le voyez ici ?

Portant il est là dans les ordures.

- Il n’est pas venu se promener par ici.

 O dirait qu’il y  a quelque chose qui bouge derrière les ordures, là…

Ils mangent avec appétit. Quand ils ont fini le sale petit monstre est toujours là, mourant de faim et sentant l’odeur des bonnes choses qu’il n’a pu avoir.

- Envoyez-moi un petit bout d’os qui reste, dit-il de sa voix hargneuse…

- Quoi ? Qui est-ce qi parle là ?

- Ce n’est pas la voix du sale petit monstre ? dit Frère-Aîné.

- Envoyez-moi un petit bout d’os qui reste ?

 

Ils se lèvent tous. Ils vont voir dans les ordures. Ah là là là !

Le sale petit monstre est là. Il est attaché !

- Ah ! c’est toi, Petit-Dernier, qui l’as attaché

 

Les trois frères proposent au monstre un marché/

 T es là tos les jours… T as faim… Si t veux rester avec nous… Qu’est-ce que tu préfères ? Travailler à la rizière avec nous ou bien garder les enfants et faire la cuisine pour ceux qui travaillent ?

- Je préfère faire la cuisine et garder les enfants trop petits pour travailler…

- Bon, d’accord. Tu vas garder les enfants et faire la cuisine ici. Pendant ce temps, nous, nous allons dans la rizière.

 

Sont-ils trop bons ? Sont-ils prudents de se confier ainsi à cette petite bête ? Le petit monstre prend un couteau et l’aiguise soigneusement sur la pierre à aiguiser. Il veut un tranchant parfait : fin-fin-fin… Après, il appelle les enfants :

- Allons, les enfants, on va jouer !

- Oh oui !

 

Ils vont jouer. Ils chantent. Ils dansent. Les enfants sont contents.

- On va apprendre une chanson maintenant, dit le petit monstre. Vous chanterez :

«  Le petit joli à la moustache rousse…

On lui donne quelque chose de bon,

Mais il ne veut pas manger…

Mange, mange, mange donc ! »

 

Alors le sale petit monstre ramasse de la cendre, il la jette aux yeux des enfants qui se frottent les yeux et ne voient plus rien. Il prend alors son couteau… Coupe toutes les têtes et les rassemble en un tas… Il chante :

« Le petit joli à la moustache rousse…

On lui donne quelque chose de bon… »

 

Quel monstre : il a jeté de la cendre aux yeux des enfants ! Il leur a coupé la tête ! Les têtes sont là, toutes rondes… Silencieuses… Il coupe les corps en morceaux… Les pieds et les mains, il les jette au loin : les têtes aussi…

 

Le foie, la graisse, la chair, il les met dans la marmite et les fait cuire. Quand tout est cuit, il appelle les travailleurs :

- Venez tous manger-er-er-er !

- On arri-i-i-i-ve !

 

Ils arrivent de la rizière : ils ont faim… Ils mangent avec appétit.

- Pourquoi, tu ne manges pas,toi ?

- Ah moi, j’ai déjà mangé… Le foie, les tripes… Demain, je mangerai avec vous…

- Et où sont les enfants ?

- Oh, ils sont en train de juer là-bas… Ils ont fait griller les têtes, les pattes : ils ont bien mangé. Maintenant, ils jouent à rentrer les bœufs dans les enclos…

- Ah bon ! Tu sais te débrouiller, toi. On a bien fait de te garder avec nous…

 

Mais là-bas, il n’y a rien… Les enfants qu’il devait garder ne sont plus là. Il les a tués, ils sont dans la marmite… Et leurs parents sont en train de les manger !

Alors le sale petit monstre s’en va un peu à l’écart et fait entendre sa sale petite voix grinçante :

- Ils mingent leurs infin-in-ints…

- Quoi ? Qu’est-ce qu’il dit ?

- Ils mingent leurs infin-in-in-ints…

- Quoi ?

- Ils mingent leurs infin-in-in-ints…

 

Alors ils comprennent tous… Ils comprennent que le sale petit monstre a fait cuire leurs propres enfants et… les leur a fait manger. Quelle horreur ! Ils se mettent  tous à vomir et vomir.

 

Pendant ce temps, le sale petit monstre avait pris le larghe. Impossible de retrouver sa trace.

- Qu’est-ce qu’on va faire maintenant, dit Frère-Aîné ? Il faut la tuer, cette sale bête !

 

Petit-Dernier, comme d’habitude, avait une idée.

Faisons une espèce de statue en résine, une statue en forme d’homme qui tient une cuisse de pouket toute cuite : ce sera un piège pour cette bête…

- C’est une bonne idée, dit Frère-Suivant.

 

Ils cherchèrent de la résine, la pétrirent et lui donnèrent la forme d’un homme en train de manger une cuisse dehpoulet. Ils rentrèrent chez eux… Quel malheur !

Le lendemain, la sale petite bête rôdait toujours par là… Elle vient à l’endroit où ils faisaient la cuisine tous les jours… Elle vit la statue, la prit pour un homme véritable…

- Donne-moi cette cuisse de poulet, toi !

Pas de réponse, vous pensez !

- Donne-moi cette cuisse de poulet, je te dis !

Toujours pas dev réponse.

- Tu ne veux pas me donner ta cuisse de poulet ? Tu veux qu’on se batte ?

Il donne alors un grand coup de poing à la statue de résine :

- Donne-moi cette cuisse de poulet !

Mais sa main reste collée dans la résine : impossible de la dégager. Alors il mord tant qu’il peut : sa mâchoire reste collée, elle aussi. Il a eu la réponse à sa méchanceté ! Et il n’a pu avoir la cuisse de poulet ! Il s’agite, se secoue. Peine perdue. Il ne fait que perdre ses forces. Il tremble de fatigue et de faim. Et voilà que la pluie se met à tomber, que l’orage gronde… Il tremble maintenant de froid. Ses yeux se troublent, sa vie s’en va…

 

 

Et maintenant, ce sont les hommes. Ils arrivent avec leur coupe-coupe…

- Toi, on t’avait fait confiance… Mais tu n’as fait que des horreurs ! Tu nous as tué nos enfants ! Nous sommes obligés de te tuer toi aussi.

 

Ils le tuèrent alors qu’il était à moitié mort.

Qu’il soit un loqueteux

Dans la maison de sa belle-mère,

Celui qui ne dira pas « conte, conte »

Ce n’est pas moi qui dis des menteries

Mais les gens d’autrefois…

Non ! Ce ne sont pas les gens d’autrefois,

Mais ceux qui ont inventé ce conte…

Conte ! Conte ! Conte !

Contes Betsimisaraka

Angano Malagasy – contes de Madagascar

Alliance française de Tamatave.

Foi et Justice Antananarivo

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