Conte: Ifaranomby La fiancée perdue et retrouvée - Jeanne de Longchamps

Publié le par Alain GYRE

Ifaranomby

La fiancée perdue et retrouvée

 

Si nos huit os (1) ne sont pas rompus

Est-ce que nous ne pourrons pas suivre la route qu’ont suivis les autres ?

Et moi, suis-je fils et petit-fils de fou.

Et ne puis-je pas savoir ce que savent les Anciens ?

Ecoutez donc…

 

Un certain Andriamihamina partit, dit-on, pour chercher une épouse et il n’en trouva pas. Alors il prit conseil du Vieux-plein-de poux.

- Puis-je entrer, vieillard ? lui dit-il.

- Entrez, Monsieur, répondit le vieillard, mais qui êtes-vous ?

- N’est-ce pas moi, père, qui suis Andriamihamina ?

- Ah ! c’est toi, mon fils. Entre donc et viens te placer au Nord du foyer.

- Voici ce qui m’amène, père. Ton enfant a cherché une épouse et il n’en a pas trouvé. Il est venu parce qu’il a besoin de tes conseils. Que faut-il faire ?

- Tu dis la vérité, mon enfant, répondit le vieillard. Mais gratte-moi un peu la tête, cherche mes poux et je te donnerai un bon conseil.

            Andriamihamina écrasa les poux en les faisant craquer entre ses deux pouces. Il tua tout ce qui était vivant et rejeta les œufs.

            Lorsque le vieillard fut enfin débarrassé, il dit :

- Voici, mon enfant, ce que je te fais savoir. Va-t’en de l’autre côté de l’eau. Aie soin d’emporter un tam-tam et une conque marine et lorsque tu seras arrivé là-bas, monte au sommet du village. Frappe alors, du poing, sur le tambour et souffle bien dans la conque. Tu verras alors deux femmes qui se ressemblent étonnamment. Regarde-les attentivement, car elles sont mère et fille et c’est l’enfant appelée Ifaranomby que tu prendras pour femme.

- Oh ! et comment m’y reconnaîtrais-je ? dit Andriamihamina.

- Si tu crains de te tromper, emporte cette guêpe et lorsque tu seras là-bas, lâche-la. Ifaranomby sera surprise et s’écrira : « Oh là là ! Je suis morte, mama… »

            Andriamihamina s’embarqua sur une pirogue, au bord de l’eau, et lorsqu’il eut parcouru une certaine distance, il aperçut enfin des cases sortant d’un bouquet de verdure. Il frappa sur son tambour, souffla dans sa conque et monta au village. Au sommet de la colline les gens se rassemblèrent pour le regarder. Il y en eut un qui dit :

- Eh ! Vous autres, n(est-ce pas un étranger qui vient nous rendre visite ?

            Le vieux Chef ordonna :

- Faites-le entrer.

            Andriamihamina attendait devant la porte de pierre.

            Ceux du village le firent entrer et tuèrent des bœufs en son honneur. Lorsque l’étranger se fut rassasié, le Chef parla ainsi :

- Ayez longue vie, Monsieur, portez-vous bien. Voici ce que j’ai à vous demander : quelle est la raison de votre voyage ? Car mon peuple est un peu effrayé par votre présence. Personne n’est encore monté ici comme vous l’avez fait.

- Si vous m’interrogez sur la raison de mon voyage, répondit Andriamihamina, voici ce que je vous répondrai : je cherche une femme. Acceptez-vous de me donner pour épouse Ifaranomby ?

- Bien, mon enfant, répondit le père de celle-ci. Mais si tu as besoin d’une épouse, examine cette mère et sa fille. Si tu es capable de reconnaître entre elles deux celle qui est la fille, nous te la donnerons pour épouse.

- Efrey ! dit Andriamihamina en se grattant la tête, car il ne parvenait pas à les distinguer l’une de l’autre. Alors il lâcha la guêpe qui se posa sur la joue d’Ifaranomby et l’enfant effrayée s’écria : « Oh là là ! je suis morte, mama. »

            Andriamihamina dit alors :

- C’est elle, père.

- Tu m’as attrapé, mon garçon, mais il n’y a rien à faire contre la parole donnée et tu peux prendre Ifaranomby comme épouse.

- Vous allez emmener mon enfant, dit la mère, mais je dois vous faire des recommandations. Ne l’envoyez pas chercher le combustible, ne lui faites pas piler le riz, ni fumer la terre, et ne la mettez pas aux travaux des rizières. Il vaut mieux la laisser que de ne pas accepter cela.

- Ce que vous dites est la vérité. Elle ne sera pas une esclave. Cependant, si je vais moi-même chercher le combustible, comment donc ne prendrait-elle pas sa part d’efforts. Si je descends dans les rizières, comment ne le ferait-elle pas aussi. Veux-tu rompre avec la coutume des Ancêtres ?

- Oui, mon enfant, répondit la mère, si vous faites cela, Ifaranomby, doit en prendre sa part. mais voici Itambarira, ma petite esclave. Emmène-la, ô Ifara, elle te suivra et te servira. Adieu toi, ma chérie.

            Ils partirent, accompagnés de la petite esclave.

 Ils montèrent dans la pirogue et traversèrent les rizières jusqu’à la case du Vieux-plein-de-poux

- Riou… Riou… disait la pirogue.

- Ô Ifara, dit la petite esclave Itambarira, jetons-nous à l’eau pour nous baigner, il fait si chaud.

            Ifaranomby trouva l’idée très bonne.

- Allez plus loin, nous resterons ici, dit-elle à son mari.

            Elles déposèrent leurs vêtements dans la pirogue et se jetèrent à l’eau.

            Cependant, lorsqu’Ifara se fut éloignée, l’esclave revint, se vêtit des vêtements de sa maîtresse et mit ses bijoux. Puis elle rejoignit Andriamihamina.

- Attends-moi, ô toi, le Noble respecté.

            Elle atteignit sa pirogue et il la prit pour Ifaranomby.

- Où est donc allée ta petite esclave, Ifara ? lui demanda-t-il.

- La voici qui nous suit. Continuons notre chemin.

            La case du Vieux-plein-de-poux émergea d’un îlot de bananiers. Ils s’arrêtèrent un instant.

- Merci, père, pour les conseils que vous m’avez donnés.

            Votre enfant a trouvé ce qu’il cherchait et il est heureux.

            Puis ils continuèrent leur route et arrivèrent bientôt au village.

            Cependant, lorsqu’Ifaranomby émergea, elle ne vit plus sa petite esclave, et la pirogue, au loin, n’était plus qu’un point imperceptible qui disparaissait.

            Elle nagea jusqu’à la case du Vieux-plein-de poux et l’interrogea.

- N’as-tu pas vu passer Andriamihamina et ma petite esclave ?

- Si tu parles de cette jolie petite fille qui l’accompagnait, je les ai vus tous les deux.

- C’est cela, père. Cette enfant m’a été donnée par ma mère, mais elle m’a proposé de me baigner avec elle et pendant que je plongeais, elle s’est enfuie avec Andriamihamina, emportant mes vêtements et mes parures. Maintenant je suis seule et malheureuse et ne sais que faire. Si je retourne au village, on ne voudra pas de moi et si je reste ici, je mourrai de faim.

            Le vieillard lui redonna confiance :

- Va mon enfant, poursuis ta route et tu les rattraperas un peu plus loin.

            Ifaranomby se jeta à l’eau, puis elle chanta :

            « Andriamihamina…Andriamihamina…

            « Tu as laissé la belle, tu as pris la mauvaise…

« Ce n’est pas moi qui suis avec toi, mais Itambarira. »

            La voix parvint à Andriamihamina. Il crut qu’un oiseau chantait dans le ciel.

- Oh ! que cet oiseau a une jolie voix. Eh ! vous autres, arrêtez la pirogue pour que je puisse mieux l’entendre.

            Mais Itambarira commanda d’aller plus vite.

- Et riou… et riou… disait la pirogue.

            Ifaranomby n’apercevant plus rien fut découragée.

- Eh ! disait-elle, je n’attraperai jamais cet homme. Mais si je suis descendante de père et de mère nobles, je souhaite qu’un champ d’orangers arrête ces gens.

            Aussitôt, une terre couverte d’orangers surgit devant la pirogue. Des fruits dorés et magnifiques couvraient les arbres.

- Arrêtons la pirogue, dit Andriamihamina. Voir les belles oranges et mangeons-en.

- Je n’ai pas envie de ces fruits, dit Itambarira.

            Et elle commanda à la pirogue d’aller plus vite.

- Et riou… et riou… chantait la pirogue.

            Ifaranomby arriva devant le champ d’orangers et devint très triste en s’apercevant qu’ils ne s’étaient pas arrêtés.

- Hélas ! dit-elle je ne rejoindrai jamais cet homme.

            Cependant elle recommença à chanter :

            « Andriamihamina…Andriamihamina…

            « Tu as laissé la bonne pour prendre la mauvaise…

« Ce n’est pas moi qui suis auprès de toi, mais Itambarira. »

- Que cette voix est belle ! dit Andriamihamina., comme elles sont longues et vertes et quel bon goût elles doivent avoir. Cueillons-en pour nous rafraîchir, car le jour est vraiment chaud.

- Je n’éprouve pas le besoin d’en mâcher, mais si vous en désirez, allez donc en chercher, répondit Itambarira.

- Si vous n’en mangez pas, ramatoa (2), allons-nous-en.

            Devant la porte de sa case Andriamihamina commanda aux esclaves d’étendre les nattes propres et de préparer un repas.

            Cela fut dit dans le village, et on se réunit pour escorter les jeunes époux.

            Ifaranomby s’était réfugiée dans un gros arbre qui étendait son ombrage au-dessus d’une source.

            Elle dit, oui, elle parla ainsi, Ifaranomby :

- Si je suis descendante de père et de mère nobles, je souhaite qu’ils ne puissent pas trouver d’eau dans la grande sajoa (3), pas même la valeur d’un crachat.

            Puis elle s’enfonça dans les branches touffues.

Lorsqu’on présenta la nourriture à Itambarira, dans la case du Roi, elle n’en voulut pas et dit, capricieuse :

- Merci, je n’aime pas cela.

            Andriamihamina la flatta et lui dit !

- Que désires-tu donc, j’enverrai quelqu’un en chercher.

- J’aime beaucoup les petites sauterelles, répondit-elle sans méfiance, c’est cela seulement que je mangerai.

            Andriamihamina dit un peu plus tard :

- Les sauterelles que tu désires sont arrivées, ma chérie. Comment veux-tu qu’on les prépare, faut-il les faire cuire ou en faire un bouillon ?

- Sortez tous de la case, commanda Itambarira. Il faut que je reste seule pour manger ceci.

            La vérité est que, voulant manger les sauterelles crues à la manière des esclaves, elle désirait ne pas être vue. Mais un enfant resta dans la case, caché dans un coin.

            Itambarira, lorsqu’elle fut seule, fit sortir les sauterelles de la corbeille et mangea gloutonnement. Puis elle appela son mari.

            L’enfant pensait :

- Ah ! que cette femme de noble a vraiment une drôle de façon de manger les sauterelles !

            Il le dit aux autres esclaves qui le firent taire de peur qu’il ne leur attirât des punitions.

- Apportez-moi de l’eau, commanda Andriamihamina, pourque ma femme puisse se rincer la bouche.

            On regarda dans la sajoa, elle était vide.

            Une esclave partit en courant à la source. Elle remplit la sajoa, mais lorsqu’elle fut sur le point de la mettre sur sa tête, elle vit, dans l’eau, le visage d’Ifaranomby, et croyant que c’était là sa propre image, elle se dit :

- Ah ! que mon visage est beau… et je porterais cette cruche ?

            Elle fit tomber à terre la sajoa qui se cassa. Puis elle rentra dans la case et mentit de la sorte :

- Un bœuf méchant m’a poursuivie. La cruche est tombée et s’est cassée.

            Une seconde esclave fut envoyée et revint avec ses dix doigts seulement.

- Un chien enragé s’est jeté sur moi, dit-elle, la sajoa est tombée et s’est cassée.

- Il faut que j’aille moi-même chercher de l’eau, dit Andriamihamina.

            Lorsqu’il fut arrivé à la source, Ifaranomby parla ainsi :

- E… Andriamihamina… Apporte-moi mes parures, dis-je.

Il fut bien surpris en entendant cette voix qu’il reconnut pour être celle de l’oiseau qui l’avait tant charmé pendant tout le voyage. Puis il vit Ifaranomby et la duperie d’Itambarira le cloua d’étonnement.

            Il courut à sa case, arracha les parures d’Itambarira et lui dit :

- Où sont les vêtements et les bijoux que tu as volés, chatte sauvage ?

            Puis il repartit bien vite les porter à Ifaranomby et lui demanda pardon.

- Toi seule est mon épouse, dit-il.

- Va-t’en, répondit Ifaranomby, je ne veux plus de toi car tu as pris pour épouse ma petite esclave.

- Pardonne-moi, ma chérie, que faut-il que je fasse ?

- Si je suis ton épouse, tue mon esclave et apporte-moi son sang.

            Andriamihamina y consentit un peu malgré lui, et arrivé à la case, il tua un poulet et en apporta le sang à Ifaranomby. Mais elle s’aperçut de la ruse et dit :

- Ce n’est pas le sang d’Itambarira, mais celui d’un coq.

            Alors il repartit de nouveau, coupa la main d’Itambarira recueilli son sang et l’apporta à Ifaranomby puisque c’est cela qu’elle exigeait.

            Ifaranomby consentit alors à rentrer au village.

            Le peuple fit sur son chemin un passage de bœufs tués, pour que les pieds d’Ifaranomby ne touchent pas la terre, c’était la coutume des Ancêtres.

            Puis il y eut de grandes fêtes et de grands repas et les gens disaient entre eux :

- Celle-ci est vraiment une fille de noble, car elle mange des mets cuits.

 

 

Notes :

(1) Huit os : humérus et radius des deux bras, fémur et tibia des deux jambes. Lorsque quelqu’un meurt dans un pays lointain, ce sont ces huit os que l’on rapporte, ainsi que la tête, pour les enterrer dans le tombeau

(2) ramatoa, Madame, en malgache

(3) sajoa, cruche en terre qui sert à conserver l’eau.

 

 

Cycle de contes particulièrement répandu dans l’Imerina

Jeanne de Longchamps

Contes Malgaches

Editions Erasme Paris

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