Conte: Ifaranomby son fils : l’enfant-de-chien - Jeanne de Longchamps
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Ifaranomby
son fils : l’enfant-de-chien
Toi, Bœuf, tu dois piétiner la terre
Ton maître n’a pas à te dire qu’il sèmera du riz,
Piétine, piétine,
Ô bœuf.
Ifaranomby obéit à son vintana (1) – ce sont les Anciens qui le disent- de cette façon.
Au bout de quelques temps, Andriamihamina partit pour faire la guerre. Ifaranomby attendait un enfant et le seigneur la recommanda à ses autres femmes.
Il dit :
- Je m’en vais, et voici que ma plus jeune épouse est sur le point d’avoir un enfant. Mettez vingt hommes et vingt femmes pour la garder, et lorsqu’elle aura son enfant, ne laissez personne s’approcher d’elle, car on pourrait lui jeter de mauvais sorts.
Puis il partit vers le Nord.
Après quelques temps, l’enfant d’Ifaranomby fut sur le point de naître, et elle envoya son esclave pour chercher du feu auprès des autres femmes de son mari.
L’esclave appela, et une voix répondit de l’intérieur de la case :
- Qui peut venir à cette heure de la nuit ?
L’esclave feignit de pleurer et geignit :
- Je viens me réfugier ici, car Ifaranomby m’a battue et je me suis enfuie auprès de vous. Mon lamba est trempé et j’ai froid. Ouvrez-moi pour que je puisse me chauffer auprès du foyer.
Lorsque les vêtements furent secs, elle prit à la dérobée des braises rouges et les rapporta à sa maîtresse.
- Que signifie cette histoire, se confiaient les épouses entre elles. Où est partie cette esclave ? Je pense qu’elle nous a trompées et qu’Ifaranomby est sur le point d’avoir son enfant.
En toute hâte elles partirent chez Ifaranomby.
- Comment vas-tu ? lui demandèrent-elles en entrant.
- Mon enfant va naître, dit Ifaranomby.
Plus tard, les deux femmes s’emparèrent de l’enfant et le remplacèrent par un manche à balai et un maillet barbouillé de sang. Ensuite elles feignirent un grand étonnement.
- Edrey, dirent-elles, Ifara a accouché de ces choses maudites, voyez.
Puis elles s’enfuirent en emportant l’enfant.
Un peu plus tard elles revinrent auprès d’Ifaranomby et lui firent le charme du tendrihatoka (2) et Ifaranomby mourut quelques jours après.
Les deux épouses du roi réunirent le peuple et lui disent :
- C’était une sorcière, et les choses maudites dont elle a accouché l’ont tuée.
- Allons donc l’enterrer, dit le peuple. Hélas ! Seigneur est encore à la guerre.
L’enfant grandit. Un jour il demanda aux deux femmes :
- Qui, dites-moi, était ma mère ?
- Qui connaît ta mère, répondirent-elles. C’était une petite esclave que nous avions acheté quand elle était jeune.
L’enfant se tut.
Un autre jour il interrogea une esclave.
- Tu ne diras rien si je parle, lui demande-t-elle.
- Rien à personne, répondit l’enfant.
- Ta mère s’appelait Ifaranomby, et voici son tombeau.
L’enfant rentra à la case.
- Petit chien, d’où viens-tu ? lui dirent les épouses. Tu n’as pas même pilé le riz en notre absence.
- Est-ce là mon nom ? demanda l’enfant.
- Quel serait donc ton nom, puisque tu n’es qu’un chien.
L’enfant ne parla plus.
Un jour, il pria une vieille femme de lui vendre un petit arbre et il lui offrit le petit peu d’argent qu’il possédait, à peu près le soixantième d’une piastre. La vieille répondit en riant :
- C’est là un bien petit argent, mon enfant, et peut-être es-tu fou de vouloir acheter un arbre avec un si petit argent ?
L’enfant insista :
- Vends m’en un tout de même, grand-mère, et porte toi bien.
La vieille femme émue, dit :
- Si tu veux un petit arbre, choisis-en un.
Puis elle prit son petit argent.
L’enfant s’en alla planter l’arbre sur le tombeau de sa mère.
Andriamihamina revint de la guerre.
En arrivant il demanda :
- Comment va Ifara ?
Et les gens répondirent d’un air embarrassé :
- On ne peut te le cacher, Maître, Ifaranomby est morte.
Il interrogea ensuite les deux femmes tandis qu’elles préparaient leur repas :
- Qui a tué votre cadette ?
Elles se mirent à pleurer.
- Cette femme a été victime d’un mauvais destin, dirent-elles. Elle a fait un accouchement maudit et ensuite elle est morte.
- Et comment ce malheur est-il arrivé, demanda le Roi.
Il devint très triste en écoutant le récit des deux épouses, car Ifaranomby, était sa préférée.
Puis la seconde femme, suivie de l’enfant, lui apporta son repas. Le Roi fut pris de soupçon en voyant entrer le petit garçon. Il examina attentivement son visage et dit :
- Vraiment cet enfant me ressemble ! Viens ici, petit, manger du riz avec moi.
Et il lui remplit son assiette.
Les deux femmes se mirent dans une grande colère en voyant cela.
- Pourquoi manges-tu avec ce petit esclave ? dirent-elles.
- D’où vient donc cet enfant ? dit le Roi.
- C’est un petit garçon que nous avons acheté au marché, répondirent-elles.
Andriamihamina ne dit plus rien.
Quelques jours après il proposa à ses femmes :
- Allons voir le tombeau d’Ifaranomby.
Lorsqu’ils y furent arrivés, voici que la tige que l’enfant avait plantée se mit à pousser tout à coup et donna, comme fruits, des perles et de l’argent. Bientôt l’arbuste plia sous les joyaux.
Le Seigneur fut vraiment étonné.
- C’est extraordinaire, dit-il, je n’ai rien vu de semblable depuis ma naissance. Qui a planté cet arbre ?
- C’est nous qui l’avons planté, dirent les deux femmes.
- Secouons-le donc, dit Andriamihamina.
Tous le secouèrent en vain, rien ne tomba du petit arbre, pas une perle, pas une pièce d’argent.
Ils rentrèrent à la case, et lorsqu’ils furent arrivés, la vieille esclave dit à l’enfant :
- Oh, mon enfant, où se trouve cet arbre qui porte des fruits d’argent ?
- C’est là-bas sur le tombeau de ma mère, répondit l’enfant.
- Et où est le tombeau de celle que tu nommes ta mère ?
La vieille parlait très fort de manière à être entendu du Roi.
Il l’entendit en effet, et se tournant vers l’enfant :
- Qu’est-ce à dire, petit, que signifient tes paroles ?
- Si je secoue l’arbre qui porte des fruits d’argent, il en tombera beaucoup, dit l’enfant.
Mais il se tut aussitôt, car il craignait les épouses du Roi.
- Allons là-bas, garçon, dit le Roi.
Ils emportèrent une natte propre et des paniers. La natte fut étendue au pied de l’arbuste.
Alors l’enfant parla ainsi :
- Ô mère… Suis-je ton enfant ou un petit esclave acheté au marché ? Si je suis ton enfant, que les fruits tombent sur cette natte…
Il secoua l’arbre et les fruits tombèrent, et il ramassa deux corbeilles d’or, vingt d’argent et vingt de perles.
- A votre tour, vous autres femmes qui prétendez avoir planté cet arbre, dit le Roi.
Les femmes secouèrent l’arbre, et rien ne tomba.
- Votre mensonge est découvert, ajout a-t-il, cet enfant est mon fils, et peut-être avez-vous ensorcelé sa mère… Allez-vous en, partez.
Les femmes s’éloignèrent en pleurant.
Autour du tombeau d’Ifaranomby, Andriamihamina fit faire une enceinte sacrée.
Puis il changea le nom de son fils, et l’enfant-de-chien devint l’enfant-de-l’or.
Notes :
- vintana, destin.
- Tendrihatoka ; Voici comment se fait ce charme. On arrache des cheveux à la personne qu’on veut ensorceler. On arrache les cheveux à la nuque, à l’endroit où le coup porté est mortel. Le sorcier le mélange avec de la boue prise dans un marécage, de la graisse d’un bœuf mort, des débris de bois ayant servi à transporter un mort au tombeau. On enterre toutes ces choses de manière à ce qu’elles ne soient plus frappées par les rayons du soleil, très profondément, dans un tombeau. Alors la personne à qui on a arraché les cheveux tombe malade et meurt rapidement, si on ne lui fait pas boire le famoizana au cours d’une cérémonie où l’on transmet à des objets (des perles blanches, une poule complètement noire) le mal dont elle souffre.
Cycle de contes particulièrement répandu dans l’Imerina
Jeanne de Longchamps
Contes Malgaches
Editions Erasme Paris