Conte: Andrianoranorana, L’homme qui voulut perdre son beau-frère et se perdit lui-même - Jeanne de Longchamps

Publié le par Alain GYRE

Andrianoranorana,
L’homme qui voulut perdre son beau-frère
et se perdit lui-même

    Un certain Andriamarosoa (1) partit, dit-on … voilà ce que m’ont appris les Anciens, il faut les croire… pour chercher une épouse. Lorsqu’il vit Itononambola, la sœur d’Andrianoranorana, il la ramena chez lui.
    Un jour, Andrianoranorana dit à sa femme :
- Il faut que j’aille rendre visite à ma sœur et à son mari.
    Puis il partit vers le Nord.
    Pendant quelques jours tous trois furent contents d’être réunis, et Andriamarosoa disait à ses esclaves :
- Tuons des bœufs. Eh, vous autres, tuons des bœufs pour nous réjouir de cette visite. Eh, vous autres, tuons des bœufs.
- Eh ! tuons les bœufs, répondirent les esclaves.
    Mais bientôt il pensa ainsi, Andriamarosoa :
- Il faut que je me débarrasse de mon beau-frère de peur qu’il ne veuille plus retourner chez lui et qu’il ne s’habitue à se rassasier ici.
    Puis il alla consulter le mpsikidy (2) et lui dit :
- Il y a des gens qui m’ont attaqué, père. Fais-moi le sikidy (3) pour savoir si je les tuerai ou non.
    Après avoir consulté les graines, le sorcier répondit :
- Où sont-ils, mon enfant, ceux que tu pourrais tuer tout simplement en prononçant des imprécations ?
    Puis il lui remit un ody ratsy (4) .
- Bien, se dit Andriamaroson.
    Lorsqu’il fut revenu à la case, il feignit d’être malade et sa femme s’empressa de le soigner.
- Je suis très malade, dit-il à son beau-frère. Va me chercher de jeunes bananes au Sud du village et je les ferai cuire.
    Andrianoranorana partit, mais lorsqu’il fut sorti du village il se dit :
- Méfions-nous, car il est rusé. Il n’y en a pas du tout au Sud du village. C’est donc au Nord que j’irai en chercher.
    Andriamarosoa lança les imprécations, fit éclater la foudre au Sud du village et tua les hommes qui étaient là.
    Lorsqu’il apprit cela, Andrianoranorana se félicita de sa prudence, car il pensait :
- Edrey ! Si j’avais été là-bas à la place de ces hommes, je serais maintenant raide mort.
    Et tranquillement il rentra à la case.
- Je n’ai jamais vu de jeunes bananes, dit-il.
    Andriamarosoa fut très dépité lorsqu’il vit que la foudre avait épargné son beau-frère.
- S’il n’y en a pas au Sud, ne crois-tu pas qu’il y en aurait au Nord ? dit-il.
    Andrianoranorana partit de nouveau et dès qu’il se fut éloigné, la foudre, lancée par Andriamarosoa éclata au Nord du village. Heureusement l’autre se trouvait au Sud. Il rentra de nouveau dans la case et dit :
- Il n’y a pas du tout de bananes, mon ami.
    Quand il eut constaté que son plan n’avait donné résultat, Andriamarosoa prit son beau-frère par le bras et lui dit :
- Allons tous deux dans la forêt chercher du bois, car les eaux vont grossir et nous serons contents d’avoir une pirogue.
    Ils partirent ensemble. Arrivés dans la forêt, ils voulurent abattre un arbre.
Il dit alors, Andriamarosoa, oui il dit ainsi :
- Beau-frère, va là-bas et tire dessus.
    Et Andriamarosoa chercha à jeter l’arbre en bas et le poussa dans la direction de son beau-frère. Mais lorsque l’arbre fut sur le point de tomber, Andrianoranorana se rejeta sur l’autre côté et ainsi il ne fut pas atteint.
    Ils enlevèrent l’arbre tombé et le creusèrent pour en faire une pirogue.
- Beau-frère, couche-toi sur le dos dans la pirogue pour mesurer la longueur de ton corps, dit Andriamarosoa.
    L’autre se coucha.
- Celle-ci ne convient pas très bien, nous allons en faire une autre.
    Ils abattirent un autre arbre et le creusèrent et Andriamarosoa invita de nouveau son beau-frère à se coucher dedans. Andrianoranorana, sans méfiance, obéit, et lorsqu’il fut allongé dans la pirogue, Andriamarosoa la couvrit rapidement avec la première pirogue et les cloua l’une sur l’autre.
    Andrianoranorana mourut étouffé.

- Qu’est donc devenu mon époux ? demandait la femme d’Andrianoranorana.
- Je ne sais pas, répondit Andriamarosoa, il était ici et il a disparu.
    La femme s’en alla et elle interrogea les gardiens de bœufs.
- Eh ! vous autres, où est-il allé, Andrianoranorana ?
- Nous ne le savons pas, dirent-ils, mais si tu nous interroge sur nos bœufs nous pourrons te répondre.
    Elle questionna ensuite les porteuses de cruches.
- Eh ! vous autres porteuses de cruches, où est allé Andrianoranorana?
    Nous ne le connaissons pas, dirent-elles, mais si tu nous parles de nos cruches nous saurons te répondre.
    Elle alla trouver le père et la mère d’Andrianoranorana.et leur dit :
- Ô père, Ô mère, où est allé votre enfant ?
- Nous ne l’avons pas vu, dirent-ils. Edrey ! Nous ne voyons plus rien de ce qui se passe hors de notre case.
    Alors elle rentra chez elle et fut très triste.
- Hélas ! Le malheur est venu pour moi car Andrianoranorana est mort et les gens font semblant de ne pas le savoir.
    Au bout de quelques temps, l’oiseau rouge se posa sur les pirogues qui contenaient le cadavre d’Andrianoranorana. Le mort parla ainsi de l’intérieur :
- Ô mon enfant, l’oiseau rouge, ma femme est là-bas et je suis mort ici. Pauvre mort que son épouse réclame et que la terre va détruire. Va et indique à mon père et à ma mère l’endroit où se trouve leur enfant.
    L’oiseau rouge refusa en disant :
- Lorsque je passe à côté de votre riz vous dites : « Jette-lui une pierre car il mange notre riz ». Comment pourrais-je parler à ces gens-là ?
    Puis il s’envola.
    Arriva le Corbeau. Andrianoranorana l’appela en disant :
- Ô Corbeau, mon enfant, ma femme est là-bas et je suis mort ici. Pauvre mort que son épouse réclame et que la terre va détruire. Va et indique à mon père et à ma mère l’endroit où se trouve leur enfant.
    Mais le Corbeau répondit en croassant :
- Si je fais une visite à vos fruits vous dites : « Poursuivez-le car il nous vole ». Je ne ferai rien. Envoie un messager qui voudra des charger de la commission.
    Passa ensuite le papanga (5). Andrianoranorana l’appela. Mais l’oiseau de proie se mit en colère et dit :
- Si je passe au-dessus de vos cases vous dites : « Capture ce méchant oiseau car il se jette sur nos volailles ». Comment irais-je porter ton message ?
    Au bout de quelques temps arriva un pauvre oiseau tout déplumé, le vorondréo, et comme il était sans ressource, il marchanda
- Que me donneras-tu si je vais là-bas ?
- Qu’est-ce que tu désires ? demanda Andrianoranorana.
- Rien, si ce n’est un peu de nourriture.
- Va-t-en là-bas et lorsque tu y seras mon père et ma mère tueront pour toi un bœuf.
    L’oiseau partit.
    Il se percha au bord d’une source, non loin de la case des parents d’ Andrianoranorana et se mit à chanter :
- Vous qui craignez que votre enfant soit détruit par la terre ! Est-il mort celui que son épouse recherche et que la terre va détruire ? Je dirai au père et à la mère où se trouve leur enfant.
    Les femmes qui se rendaient à la source entendirent cela.
- Là-bas, à côté de la source, il y a un oiseau qui parle, dirent-elles aux gens du village.
    Mais les parents dirent :
- Comme elles mentent, ces vilaines femmes !
    Cependant la mère hésitait et le soir venu, elle alla jusqu’à la source. Lorsqu’elle y fut arrivée, l’oiseau chanta et la mère fut saisie d’étonnement. Elle revint précipitamment au village.
- Oh que les paroles de cet oiseau sont étonnantes ! dit-elle.
- Allons donc là-bas pour entendre cette voix, dit le père.
    Quand ils furent arrivés à la fontaine, l’oiseau de nouveau chanta.
- Aller tuer un bœuf et pilonner le riz, commanda le père à ses esclaves, et qu’on rassasie cet oiseau, car il va nous montrer le chemin par lequel nous pourrons ramener le cadavre de notre enfant.
    Après qu’il eut mangé, l’Oiseau partit, suivi des parents. Il s’arrêta devant les pirogues, et lorsqu’elles furent ouvertes, le sang d’Andrianoranorana se répandit sur la terre en si grande abondance qu’il forma un lac. Mais parents rapportèrent les huit os de leur enfant.
    A quelque temps de là, un ver naquit dans le sang d’Andrianoranorana, puis il grossit, et il grandit aussi. Une nuit, il se dirigea sur le village d’Andriamarosoa, s’assit sur une case et dit :
- Donnez-moi de la viande de bœuf, ô gens, car j’ai faim. Itonambola fut effrayée en entendant cette voix.
- On dirait la voix d’Andrianoranorana, dit-elle.
    Puis elle s’enfuit avec son mari en criant à la bête :
- Retourne d’où tu viens, demain nous t’en apporterons.
    La bête retourna dans le lac.
    Le lendemain Andriamarosoa et son épouse lui apportèrent la viande d’un bœuf. Le ver se transformait peu à peu en serpent et Itonambola s’écria :
- Oh ! J’ai fait entrer le malheur dans ce village. Est-il vrai que tu sois changé en serpent mon frère ?
    La nuit suivante, il revint, tourna autour du village. Il était cette fois un fanampitoloha (6).
- Je les dévorerai tous après que j’aurai entouré le village.
    Il fit le tour du village, vit qu’il n’était pas encore d’une longueur suffisante et retourna dans le lac
    Il revenait chaque nuit, mais était toujours trop court. Une fois, enfin, il parvint à faire le tour.
    Au matin les gens sortirent de leurs cases et Andriamarosoa fut terrifié. Le serpent entourait le village de ses anneaux. Il se mit à trembler car il savait depuis longtemps que c’était le beau-frère qu’il avait tué.
- Le jour de ma mort est venu, se dit-il. Cet Andrianoranorana va me dévorer.
    Alors il se mit à genoux et le supplia de l’épargner.
- Je te demande pardon et je te prie des pieds et des mains, gémissait-il. Ecoute, Andrianoranorana, je t’offre mes bœufs pour prix de ma vie.
- Ce ne sont pas les bœufs que je désire, dit le Serpent à Sept Têtes, car j’en possède assez.
    Et sur le champ il avala tous ceux du village.
    Andriamarosoa effrayé fut pris de tremblements. Il balbutia :
- Je te demande pardon cent fois, je te demande pardon mille fois, Andrianoranorana. Voici mon peuple. Je te le donne pour prix de ma vie.
- Je n’ai que faire de cela, car je possède tous les peuples de la terre, dit le Serpent à Sept Têtes.
    Et il avala une partie du village. Puis il se dirigea vers Andriamarosoa.
    Le cœur de celui-ci chavira et il se mit à gémir :
- Je lèche la plante de tes pieds, Andrianoranorana. Voici ma femme et mes enfants. Je te les sacrifie pour être délivré de ta colère.
- Je ne veux rien, si ce n’est ta vie, dit le Serpent et il avala Andriamarosoa pendant que celui-ci disait encore :
- Prends pitié, car voici mon père et ma mère, je te les donne.
- Assez de sottises, gronda le Serpent. Maintenant ta vie est terminée.
    Puis il chargea sa sœur d’aller chercher sa femme, et le mpsikidy le transforma de nouveau en Andrianoranorana.
    Ensuite il s’installa sur le sommet du village avec sa famille.

    Ainsi il arrangea les choses avec justice, Andrianoranorana. (ce sont les Anciens qui le disent de cette façon !)


Notes :
(1)    Tous les o se prononcent ou. Donc Andriamarousoua, Andrianouranourana.
(2)    mpsikidy : devin.
(3)    sikidy : procédé divinatoire.
(4)    Ody ratsy : amulette de mauvais sort.
(5)    Papanga, l’aigle malgache.
(6)    Fanampitoloha, serpent à sept têtes.
.
Recueilli à Vohipena, Côte Est

Jeanne de Longchamps
Contes Malgaches
Editions Erasme Paris
 

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