Conte: Béandriake, L’homme de la mer qui délivra les filles du Roi - Jeanne de Longchamps

Publié le par Alain GYRE

Béandriake,

L’homme de la mer qui délivra les filles du Roi

           

            Aujourd’hui je viens et je raconte.

 

            Autrefois, vivait un homme de mer connu de tous pour sa manière de conduire des boutres (1).

            Il se nommait Lahindrano et son fils s’appelait Béandriake. Quand celui-ci fut grand, il navigua avec son père.

            Puis Lahindrano mourut et Béandriake fit ce serment :

- Si je meurs sur terre, que mes os soient dispersés, mais si je meurs sur mer, que mon corps soit enterré comme celui d’un homme.

            Les gens lui demandèrent pourquoi il parlait ainsi, et Béandriake répondit :

- Quand j’étais petit, mon père m’a dit : » Béandriake, vis dans un boutre, meurs dans un boutre. » Moi, Béandriake, je donne à mon père le nom posthume de Ilahintsambo (2).

            Et, comme son père, Béandriake devint un homme de mer célèbre.

            Un jour, un Blanc engagea cinq matelots et leur demanda :

- Qui de vous peut être le chef ?

            Ils répondirent :

- Personne de nous ne peut l’être, mais nous connaissons Béandriake. Ce n’est pas une bête. C’est plus qu’un homme.

- Appelez-le, dit le blanc.

            Ils allèrent chercher Béandriake et le Blanc lui dit :

- Tu es très habile homme de mer, je te prends avec moi,

- Oui, dit Béandriake. Je ne refuse pas.

            Et l’engagement fut signé.

            Alors Béandriake demanda :

- Quand reviendrons-nous ici ?

- Dans six mois, répondit le Blanc.

- Bon, dit Béandriake. Dans six mois, je descendrai, que ce soit sur terre ou dans l’eau.

            Après quoi ils partirent au loin.

            Ils altèrent… ils allèrent…

            (Hâtons-nous car ceci est un conte.)

            Au bout de cinq mois et demi, ils songèrent à revenir. Puis le temps passa, ils étaient toujours en mer, et le sixième mois se termina et le septième mois était là.

            Béandriake dit alors :

- C’est fini, je descends.

            Le Blanc répondit :

- Comment feras-tu ? On ne voit aucune terre. Où iras-tu ? C’est la mort pour toi.

- Ça ne m’inquiète pas, dit Béandriake, donnez-moi seulement un petit bateau, un peu d’eau et de biscuits, et du tabac. Je ne mourrai pas.

- Bien, dit le Blanc.

            Il lui donna tout cela, partit de son côté et Béandriake du sien.

            Béandriake alla, et un jour il se dit :

- Mon nom est Béandriake, mon père m’a élevé dans un boutre, je connais la mer. Et comme le vent s’élevait, il souffla, et le vent se retira devant sa barque.

            Enfin il vit une île et sur cette île il y avait une case de pierre

. C’était la maison de Ndrimobé (4).

            Il aperçut aussi deux petites filles les deux sœurs.

            Béandriake s’approcha et elles sortirent de la case.

- D’où venez-vous ? demandèrent-elles.

- Je viens de la mer, dit Béandriake simplement.

            Les deux sœurs s’écrièrent :

- Allez-vous-en. Si Ndrimobé arrive, il vous mangera.

- Ça ne m’inquiète pas, répondit Béandriake. Je l’attendrai.

            Et voici Ndrimobé qui arrive.

- Que cherches-tu ? demande-t-il.

- Je viens de la mer, dit Béandriake.

- Aujourd’hui je t’avalerai, dit Ndrimobé.

- Oui, cela ne m’inquiète pas, répond Béandriake. Mais commençons par jouer au katra. Si vous me battez trois fois, mangez-moi, et si vous êtes battu trois fois, je vous tuerai.

            Béandriake alla prendre le jeu de katra dans son petit bateau et il en rapporta aussi une tige de fer pointue. Ils se mirent à jouer et Ndrimobé fut battu trois fois.

- Laissez-moi vous frapper, car vous êtes vaincu.

            Béandriake lui donne un tel coup sur l’oreille avec la tige de fer qu’il en mourut.

- Ouvrez son ventre, crièrent les deux sœurs, car il y a des hommes et des animaux dedans.

            Et c’était vrai, il en sortit beaucoup.

            Béandriake demanda alors aux deux petites filles le nom de leur village.

- Nous venons du village d’Inohona, dirent-elles et notre père est le Roi du pays.

- Quel est le nom du Roi votre père, demande encore Béandriake.

- Rabemaneka, répondirent-elles, et Ramihanta est le nom de notre mère.

- Je les connais. Je suis de leur village. Est-ce donc vous les enfants qu’on disait avoir été emportées par les lolo ? (4)

- Oui, dirent les deux sœurs, et c’est Ndrimobé qui nous enleva. Voici nos lamba sur lesquels notre nom est marqué.

- Comment a-t-il fait pour vous amener ici ?

- Il nous a avalées et une fois arrivées ici, il nous a vomies.

- Bon, dit Béandriake, je vais partir pour avertir vos parents. Donnez-moi vos lamba afin que je les montre et dans un mois je reviendrai ici en bateau avec votre père.

- Pourquoi ne vous accompagnerions-nous pas ? lui dirent-elles.

- Non, dit Béandriake, c’est trop dangereux. Soyez patientes, je reviendrai sûrement.

            Béandriake partit.

            Il avança… il avança…

            Le troisième jour, il aperçut devant lui un navire. Alors il renversa son bateau et s’assit dessus. Les gens du bateau le virent et le prirent avec eux.

- D’où viens-tu ? demanda le commandant.

- Je suis un homme de mer, répondit Béandriake. J’ai fait naufrage et je suis le seul survivant.

- Quel est le nom de ton village, reprit le commandant.

- Inohona, répondit Béandriake.

- Bien, je t’y mènerai, dit le commandant.

            Après des jours et des jours on arriva sur la côte. Béandriake ainsi que dix matelots débarquèrent.

            Béandriake se rendit au palais du roi et il dit :

- Conduisez-moi devant le Roi, car j’ai quelque chose à lui dire.

            On le conduisit devant le Roi et il lui dit :

- J’ai vu vos enfants.

            Puis il lui montra les deux lamba.

            En les voyant, le Roi n’eut aucun doute et il dit à Béandriake :

- Si mes enfants arrivent ici, tu auras l’aînée, Itsiboakabao, comme épouse.

            Il appela ses gens et fit conduire Béandriake dans l’île où étaient les enfants. Le navire partit, emportant les jeux et les parures des petites filles, ainsi que d’autres lamba.

            Hâtons-nous, car c’est un conte fou, une histoire…

            On avança… On avança…

            Après des jours et des jours, ils arrivèrent dans l’île. Béandriake, ainsi que ceux qui l’accompagnaient débarquèrent. Ils distribuèrent aux petites filles les jeux et les parures envoyés par leur père et ils s’embarquèrent tous ensemble.

            Après des jours et des jours, on débarqua à Inohona.

            Quand Rabemaneke vit ses enfants, il s’évanouit et les enfants s’écrièrent :

- Si tu t’évanouis par haine, meurs, si c’est par affection, vis.

            Le Roi aussitôt reprit sens.

            Ce fut au tour des enfants de s’évanouir et les parents s’écrièrent :

- Si vous vous évanouissez par haine, mourez, et si vous vous évanouissez par affection, vivez.

            A ces mots les petites filles revinrent à elles.

            Le Roi réunit tout son peuple. Il dit :

- Peuple, voici ce que j’ai à te dire ; « Aujourd’hui je donne Itsimiboakovao à Béandriake dit : « Meurs », on mourra et s’il dit : « Vis », on vivra. Si quelqu’un n’aime pas Béandriake, il ne m’aime pas, mais si quelqu’un l’aime, il m‘aime aussi. »

            Le peuple répondit :

- Il n’y aura personne pour rien refuser à Béandriake, ni la forêt, ni l’eau, ni le feu, ni le ciel, ni la terre.

 

Notes ;

  1. Boutre, voilier indien.
  2. Il est interdit à un Sakalava de prononcer le nom d’un mort.
  3. Ndrimobé, espèce d’ogre.
  4. lolo, esprits.

 

Recueilli à Bélo sur Tsiribine, région de Morondava

 

Cycle de contes particulièrement répandu dans l’Imerina

Jeanne de Longchamps

Contes Malgaches

Editions Erasme Paris

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