Conte: BESORONGOLA

Publié le par Alain GYRE

 

BESORONGOLA

Conte Betsimisaraka

Recueilli à Andevoranto (province d'Andevoranto).

 

Je rat, en se rinçant la bouche, s’est cassé une de ses deux dents ; le ver de terre, le chauve, s’est lavé la figure.

Conte ! Conte ! Sornette !

Sornette ! Ce n’est pas moi le menteur, ce sont les Anciens !

 

Un homme avait trois fils ; le premier s’appelait Andriamatoa, le second Andrianaivo et le troisième Andriamparany.

Les deux premiers étaient sages et obéissants ; ils faisaient toutes les volontés de leurs parents. Mais Faralahy, le dernier né, était désobéissant et entêté. Un jour, les parents envoyèrent leurs garçons aux champs pour retourner la terre avec des angady. Andriamatoa et Andrianaivo obéirent tout de suite, mais Faralahy refusa en disant : «  non Je vais jouer d’abord ; je ne veux pas y aller. »

Et c’est ainsi qu’il refusait souvent d’accomplir ce que son père lui ordonnait.

Un beau jour, le père, la mère et les deux frères se fâchèrent tout de bon contre lui et dirent :

« Faralahy, tu es un enfant très désobéissant, tu ne veux même pas écouter tes parents ni tes frères; tu repousses toutes les remontrances. Va donc et cherche un pays où tu pourras vivre heureux, et où tu n’auras rien à faire. Dès aujourd’hui, ajouta le père, tu n'es plus au nombre de mes enfants. »

Faralahy sortit en pleurant ; avant de partir, il s’écria :

«  O papa, ô maman, û mes frères, j’aime à jouer et c’est pour cela que vous me chassez. Je vais donc aller dans quelque pays où je trouverai la mort. »

- Vas y », répondirent ses quatre parents.

Faralahy se mit en marche et gagna une montagne très élevée. Quand il y fut, il coupa une grosse tige de ravinala (arbre du voyageur); il porta cette tige au sommet escarpé du mont, s’assit dessus, puis la laissa glisser jusqu’au fond de la vallée. 11 recommença ce mianège un certain nombre de fois et en parut fort satisfait ; jour et nuit il ne faisait plus que se livrer à ce jeu, malgré la pluie, le soleil et la faim. Aussi on le surnomma Besorongola (i) et bientôt on ne lui donna plus d’autre nom.

Quelque temps après son arrivée sur cette montagne, un Etre (Zavatra) survint qui lui dit: « Besorongola, pourquoi joues-tu ainsi à la glissade? Je te vois ici continuellement, même la nuit; tu aimes trop le jeu, et tu en négliges de manger. Le froid, la chaleur, la fatigue, l’obscurité, rien ne t’empêche de jouer. Dis-m'en la raison, je te prie, mon enfant. »

Besorongola lui répondit ; «  Je joue à la glissade, nuit et jour, sur cette montagne, pour chercher la mort, car je suis un enfant détesté de mes parents. Voilà la vraie cause de mon jeu.

- Est-il vrai que tu es venu ici pour y mourir ? dit l'Etre.

- Oui, c’est vrai.

- Tu ne cherches pas autre chose que la mort ?

- Je ne cherche rien que la mort.

- Quitte ton jeu et va tendre un piège.

- Non, je ne quitterai pas mon jeu si amusant, avec lequel je cherche la mort. Je ne veux pas du tout tendre de piège. »

Et il fit encore d’autres réponses évasives, comme lorsqu'il était devant ses parents. Pourtant l'Etre insista tellement que Besorongola finit par céder : il demanda seulement quelques jours pour faire le piège.

Quand il fut achevé, l’Etre lui dit: « Va tendre ton piège dans le lieu que tu voudras, puis visite le chaque matin. Tu rouvriras l'ouverture, après avoir enlevé la proie, et je t’interrogerai chaque fois sur tes prises. »

Besorongola alla tendre son piège, puis il retourna à son jeu de glissade. La nuit, l’Etre lui recommanda d’aller dès le matin visiter le piège, ce qu’il promit de faire. Il s’y rendit en effet et trouva un beau lamba tout neuf, qu’il emporta, après avoir rouvert le piège. Il reprit son jeu et l’Etre vint lui demander:

 « Qu’as-tu pris, mon enfant ?

- Un lamba neuf.

- Un lamba ?

- Oui.

- Ce lamba est pour toi, puisque tu es nu et que tu n’as plus de pagne pour te couvrir. Demain^ regarde encore ton piège.

- Oui.»

Dès que le coq chanta, Besorongola alla voir son piège: il y trouva cette fois une grande quantité de riz. Après l’avoir enlevé, il rouvrit le piège ; puis retourna à ses glissades. L’Etre lui demanda

encore ce qu’il avait trouvé :

« Du riz ! C’est une bonne aubaine ; on se nourrit avec le riz; il le fortifiera le corps. »

 Le lendemain, Besorongola trouva dans son piège des marmites, des assiettes en terre et toutes sortes d'ustensiles de cuisine ; et les jours suivants il obtint toute espèce de biens en abondance : par exemple des esclaves, des troupeaux de bœufs, de grosses sommes d’argent.

Besorongola devint un homme riche, grâce à son piège. Mais malgré ses richesses, il ne renonçait pas à son jeu. L’Etre l’admonesta en ces termes : i 

« Besorongola, te voilà riche : n’agis plus comme un enfant, c’est honteux de jouer ainsi ; renonce à tes glissades et dis-moi ce que tu désires.

- C’est par mes glissades que je me suis enrichi ; aussi n’y renoncerai-je point. Mais je veux une jeune tille pour être ma compagne : c’est ennuyeux d'être seul dans une maison, et n’y a-t-il pas un proverbe qui dit : Case sans femme, corps sans âme.

- Demain, va donc regarder ton piège. »

Le lendemain Resorongola y trouva une belle jeune fille à la longue chevelure, qu'il emmena au village. Puis il retourna à son jeu. L’Etre survint.

 « N’as-tu pas honte de jouer ainsi, toi un homme riche et marié. Retourne dans ta maison où ta femme t’attend. »

Besorongola obéit et quitta son jeu. Il se fit construire une grande maison par ses esclaves, avec de vastes communs pour eux et des fosses à bœufs. Quand tout le mobilier fut en ordre, la jeune fille lui dit :

 « Comment me traiteras-tu, comme une femme, une sœur, ou une mère ?

- Je te prends pour ma femme, répondit Besorongola.

- Alors je te serai ton épouse.

- Certainement oui. »

Ils vécurent heureux ensemble, bien qu’ils fussent deux enfants abandonnés.

Or un jour la mère de Besorongola tomba gravement malade et fit envoyer un messager à son fils ;

« Ton père et tes frères te font prévenir que ta mère est gravement malade. On ne sait pas si elle va mourir ou non. Va donc la voir, pendant qu’elle est encore vivante. »

Mais Besorongola répliqua :

« Dis à mon père, à ma mère et à mes frères ceci : Besorongola était votre enfant que vous avez rejeté à cause de sa désobéissance et de sa pauvreté. Je n’irai donc pas chez vous, mais soignez bien la malade. »

Il resta, et le messager partit, emportant ses paroles. La maladie empira et la malade mourut.

Le père, les frères et les habitants du village envoyèrent dire à Besorongola que sa mère était morte, et qu’on le convoquait pour célébrer les funérailles et pour pleurer.

« Je n’irai point ; à mon père, à mes frères et aux habitants du village dis ceci : le pauvre n’est pas le parent du riche ; le bœuf vendu n’appartient plus à son ancien propriétaire. Je suis le petit d’une alouette au bord du chemin. Ce n’est pas moi qui n’ai pas aimé mes parents, ce sont mes parents qui ne m’ont pas aimé. Aussi je n’irai point, mais qu’on fasse de belles funérailles. »

Le messager partit.

Longtemps après, le père de Besorongola tomba malade à son tour. Les frères le firent prévenir, mais il refusa d'y aller.

Le père mourut.

 On convoqua Besorongola pour les funérailles, mais il ne vint pas.

Or un jour un homme célébrait une fête en accomplissement d'un vœu. Besorongola fut invité à s’y rendre pour assister aux rites, boire du rhum et goûter la chair des bœufs sacrifiés.

Besorongola accepta : lorsqu’il arriva avec sa femme et ses esclaves, on eût dit un roi escorté par tout un peuple qui jouait de divers instruments de musique : flûtes, timbales, amponga.

Partout retentissaient des chants dont l’écho se répercutait dans les montagnes. On tua des bœufs pour la fête et on en partagea la chair entre les assistants. Lorsque chacun eut sa part, on apporta du rhum et tout le monde se mit à boire. Chaque fois qu’on faisait une nouvelle distribution, on en donnait une grande quantité à Besorongola, et les distributeurs commençaient toujours par lui. 11 aimait le toaka et en but avec excès. Lorsqu’il eut la tète perdue, ses frères et les chefs s’approchèrent de lui et lui dirent doucereusement :

« Seigneur Besorongola, comment as-tu fait pour acquérir tous ces biens? Tu ne travailles pas, tu ne te livres pas au commerce, et pourtant tu es riche. Comment t'y es-tu pris?

- .le n’ai pas travaillé en effet, mais j’ai à moi un bon Zanahary. »

Il n’en voulut pas dire davantage, car il avait encore une lueur de raison. Les autres résolu¬ rent de lui faire boire encore beaucoup de toaka, de façon à l'enivrer tout à fait, et ils y réussirent. Ils revinrent alors à la charge et le supplièrent de lui dire le moyen dont il s’était servi pour devenir riche. Besorongola dit alors :

'< Vous me demandez ce que j’ai fait pour acquérir tous ces biens : pas grand ’chose en vérité ; je les ai pris au piège ; tous mes biens sont des biens de piège. »

A ce moment même, toutes ses richesses s’évanouirent. Il n’eut plus rien, ni femme, ni argent, ni esclaves, ni bœufs.

Quand il sortit de son ivresse, il s'aperçut qu'il était seul, et, seul, il reprit tristement le chemin de son village. Arrivé à la maison, il eut un nouvel étonnement : elle était vide de mobilier.

L'Etre revint et lui demanda :

« Où sont tes compagnons, où sont tes richesses?

- Je ne les ai pas vus. Tout m’abandonne. J’ai assisté à la fête d’un chef, je me suis enivré, et mes frères, à ce qu’il paraît, m’ont prié de leur dire comment j’avais fait pour devenir riche. Je leur ai répondu que mes biens étaient des biens de piège. Je pense que ma femme et mes esclaves n’ont pas aimé ces paroles, et c’est pourquoi ils m’ont abandonné, furieux de s'entendre appeler biens- de-piège.

- Je t’avais promis de te donner ces richesses, en raison de ta pauvreté ; si tu es discret, je consens à te les rendre.

- Sûrement, répliqua Besorongola, je ne dirai plus rien à personne, si tous mes biens me sont rendus.»

Et soudain lui revinrent ses biens en même temps que sa femme et ses esclaves. Tous vécurent tranquillement.

 L’Etre revint voir Besorongola et lui demanda ce qu’il désirait encore.

« Je veux avoir une autre femme ; quand on est riche, on doit avoir au moins deux femmes. Un

homme qui n’en a qu’une est au nombre des malheureux.

- Soit. Dirige-toi donc vers le Sud : tu y trouveras la femme que tu dois aimer. Voici les conseils que je te donne et que tu devras suivre de point en point. Avant ton départ, prends un fihitra (mouche de bœuf) et mets-le dans un bambou. Quelque temps après ton départ, tu trouveras des bananes mûres, tu ne les mangeras pas, mais tu continueras ta route.

- Oui.

- Plus loin tu verras des deux côtés du chemin des cannes à sucre hautes et grosses; tu n'y toucheras pas, mais tu poursuivras ta marche.

- Oui.

- Puis tu verras une tête d'homme sans corps, en train de mettre sa nasse dans l’eau. Elle fera tout son possible pour te faire rire, cependant tu ne riras pas, et tu ne t’écarteras pas de ton chemin.

- Oui.

-  Après avoir encore marché, tu verras une jambe sans corps en train de faire tourner une meule pour les cannes à sucre. Elle gesticulera et tâchera de te faire rire, mais tu ne riras pas et tu marcheras toujours.

- Oui.

- Ensuite tu verras deux ponts sur un grand fleuve ; sous l'un, qui parait bon, les bancs de sable affleurent à la surface de l’eau ; l’autre au contraire est mauvais : les bois en sont vermoulus et, au- dessous, l’eau est très profonde. Cependant tu ne prendras pas le bon pont, mais tu passeras sur le mauvais.

- Oui.

- Après avoir traversé ce fleuve, tu n’auras plus qu'une courte distance à franchir, et tu arriveras auprès d’un village. Tu trouveras là un gros chien à longs poils, très méchant, qui menacera de se jeter sur toi. Tu ne le chasseras ni ne le frapperas, car ce chien sera ton beau-père.

- Oui.

- Arrivé à une case, tu trouveras une jeune hile syphilitique, couverte d’ulcères : elle te demandera de lui écorcer une canne à sucre. Ecorce-la et donne la lui.

- Oui.

- Ensuite tu laisseras s’envoler le fihitra enfermé dans le bambou, il se posera sur la jeune hile et tu diras au maître de la maison que cette jeune fille est à toi.

- Oui.

- Quand tu auras prononcé cette parole, il te montrera un bâton, et te demandera d’en indiquer l’ancienne extrémité supérieure et l’ancienne extrémité inférieure, chose impossible a distinguer. Pour les reconnaître, tu jetteras ce bâton au dehors, et la partie qui touchera le sol la première sera l’ancienne extrémité inférieure.

- Oui.

- Alors il te donnera la belle jeune hile sur laquelle le hhitra se sera posé. Mais aie soin de bien suivre tous mes conseils.

- Oui. »

On prépara les provisions de route et tout ce qui était nécessaire au voyage. Puis on attrapa un fihitra et on l’enferma dans un bambou.

Voilà Besorongola parti.

11 marcha quelques heures, et la nuit vint, car il n’avait quitté son village qu’après avoir mangé. Il se coucha et le lendemain continua sa route vers le Sud. A midi il rencontra sur son chemin des bananiers chargés de régimes de bananes complètement mûres. Il n’y prit pas garde ; pourtant il avait très faim et il mourait de soif à cause de l'ardeur du soleil. Au bout de quelque temps il vit de grosses et longues cannes à sucre : il n’y toucha pas, mais continua de marcher : il fit alors cuire du riz, mangea, et repartit. Tout près de là, il vit une tète sans corps qui mettait sa nasse dans l’eau et essayait de le faire rire. Cependant il ne rit point. Plus loin, comme le soleil était sur le point de se coucher, il vit une jambe sans corps qui faisait tourner une meule, et gesticulait pour le faire rire. 11 n’y prit pas garde et ne sourcilla point. 11 marcha encore, la nuit vint ; il se coucha. Le lendemain il repartit de bonne heure et arriva bientôt près d'un fleuve. 11 vit les deux ponts et hésita un moment. En prenant le mauvais pont, il craignait pour sa vie, car les bois étaient pourris et l’eau très profonde. D’autre part il se rappelait les conseils de l’Etre. II se décida enfin à les suivre et s’engagea sur le mauvais pont. Sitôt qu’il y eut mis le pied, ce pont devint excellent et, dessous, l’eau fut peu profonde. Il arriva donc sain et sauf sur l’autre rive. Il parvint rapidement à la porte du village; là un gros chien à longs poils. d’aspect très méchant, menaça de le mordre. Cependant il ne le gronda, ni ne le frappa, mais entra dans la maison, sans faire attention à lui. Lorsqu’il fut assis, le chien entra et se changea en homme. Puis ils se saluèrent tous deux. Besorongola dit alors qu’il venait pour chercher une femme. Quelques instants après, une jeune fille syphilitique entra et lui dit :

« Seigneur, écorce-moi ma canne à sucre. »

Besorongola l’écorça et la lui rendit. Puis il laissa s’envoler le fihitra, qui se posa sur le nez de la jeune fille syphilitique.

 « Celle-ci m’appartient, s’écria-t-il. »

 Au même moment la fille devint merveilleusement belle, et une longue chevelure se déroula sur ses épaules. Le père dit, en lui montrant un bâton ;

« Si tu arrives à distinguer l’ancienne extrémité inférieure de ce bâton, ma fille sera à toi. »

Besorongola, après l’avoir examiné, le jeta au dehors et désigna comme la partie inférieure celle qui avait touché le sol la première.

« Oui, dit le père; prends donc ta femme : elle est à toi. »

Besorongola partit donc avec la jeune fille qu'il avait eu tant de mal à gagner.

Quand il fut rentré chez lui, l’Être lui dit :

« Tu as maintenant tout ce que tu désires, mon enfant : donne-toi du bon temps. Tu appelleras

ta femme Ramarozavapadiana, car pour l’avoir tu as résisté à l’envie de beaucoup de choses. »

Dès lors on nomma cette femme Ramarozavapadiana.

Les frères de Besorongola vinrent lui demander comment lui étaient revenues toutes ses richesses et comment il avait eu cette deuxième femme aux longs cheveux et si belle. Besorongola leur répondit : « Si vous pouvez résister à l'envie de beaucoup de choses, vous aurez la même chance que moi.

- Sans doute nous le pourrons. Dis-nous ce qu’il faut faire. »

Alors Besorongola leur répéta toutes les recommandations que l’Etre lui avait faites ; il n’altéra la vérité que sur un seul point : il leur dit que l'extrémité du bâton qui toucherait d'abord le sol serait l’ancienne extrémité supérieure ; or c'était juste le contraire.

Les deux frères partirent. Quand ils arrivèrent aux bananiers, ils regardèrent tout autour et virent par terre des écorces de bananes.

« Besorongola est un imbécile, s’écrièrent-ils, ou bien il a voulu nous tromper. Voilà par terre les écorces des bananes qu’il a mangées, et il a eu l’audace de nous dire de ne pas en prendre ! »

Ils se rassasièrent donc de bananes. Ils mangèrent de même des cannes à sucre et en emportèrent une provision pour la route. Ils éclatèrent de rire en voyant la tête qui mettait sa nasse dans la rivière, et la tête leur cria :

« Puissiez- vous ne pas réussir dans votre entreprise, vous qui vous moquez de moi ! »

Les deux frères rirent de plus belle en regardant la jambe qui tournait la meule,

« Vraiment, disaient-ils, comme nous avons vu des choses nouvelles et étranges! En aurons-nous à raconter à nos femmes et à nos enfants, quand nous serons de retour dans notre village ! »

 Arrivés au fleuve, en face des deux ponts, ils se moquèrent encore de Besorongola :

« Ce coquin-là voulait nous faire noyer ici ! Nous croit-il bêtes, pour nous dire de passer sur un pont vermoulu au-dessus d’une eau profonde, lorsqu’à côté se trouve un beau pont tout neuf. »

lis s'engagèrent donc sur le pont en bon état ; mais à peine y eurent-ils fait quelques pas, qu’il s’écroula sous eux, et les eaux qui paraissaient basses devinrent tout à coup très profondes. Heureusement les deux frères savaient nager ; ils gagnèrent l’autre bord sains et saufs, mais tout mouillés. Quand leurs vêtements furent secs, ils se remirent en route.

Arrivés au village, ils frappèrent à coups de bâton le gros chien, qui se sauva tout meurtri, en aboyant bien fort. Le chien se changea ensuite en homme et la jeune fille syphilitique leur demanda d’écorcer sa canne à sucre.

«  Ecorce-la donc, dit l’un des frères.

- Je n’ose pas, répondit l’autre ; j’ai peur d’attraper aussi la syphilis. »

Ils dirent à la jeune fille qu’ils ne pouvaient pas écorcer la canne à sucre, parce qu'ils avaient mal aux mains. Enfin, lorsque le père les soumit à l'épreuve du bâton, ils dirent que l'extrémité qui avait touché d’abord le sol était l’ancienne extrémité supérieure de l’arbuste, ce qui était le contraire de la vérité. Le chien changé en homme leur dit alors :

« Vous ne savez pas grand-chose tous les deux ; vous avez besoin d’être nettoyés avec de bons fanafody dans le petit lac qui se trouve à l’est du village. »

Les deux imbéciles consentirent.

L’homme les emmena au bord du petit lac, les frotta avec des feuilles qui se trouvaient près de là et leur dit de se plonger dans les eaux du lac.

Aussitôt ils furent transformés en chiens. Ils se sauvèrent tout honteux et regagnèrent leur village. Arrivés chez eux, ils firent mille démonstrations d’amitié à leurs femmes, en aboyant et en remuant la queue. Mais, n’étant pas habituées à avoir des chiens, elle les frappèrent et les chassèrent.

Les chiens d’aujourd’hui sont les descendants de ces deux frères. Et, si les chiens aiment les hommes et ne se séparent pas d’eux, c’est, dit-on, parce qu'ils ont été eux-mêmes des hommes autrefois. D’autre part ils sont voraces et ne savent pas choisir leurs aliments, mais mangent tout ce qu’ils rencontrent.

 

( 1 ) Besorongola, de sorongola, glissade, « qui fait beaucoup de glissades. »

 

Contes de Madagascar

Charles RENEL

https://archive.org/stream/contesdemadagasc01rene/contesdemadagasc01rene_djvu.txt

 

 

 

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