Conte: Bibiolo La grosse bête et les malins garçons - Jeanne de Longchamps
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Bibiolo
La grosse bête et les malins garçons
E hommes ! èhè les femmes èhè èhèhè !
Nous allons chanter une chose intéressante,
Ecoutez l’histoire de Bibiolo.
èhèhè ! èhèhè !
Bibiolo dévorait tout. Personne n’avait plus rien à manger. Mais un jour, une femme suivit un chemin très long, très long et elle trouva un arbre chargé de fruits étonnants. Elle en mangea en grande quantité et en rapporta des corbeilles pour ses enfants.
- Mère, dit le plus jeune des trois enfants, dis-nous où tu as trouvé ces fruits pour que nous puissions aller en cueillir ?
- Je vais vous le dire, mes enfants. C’est un très long chemin qui conduit à l’arbre. Surtout ne prenez pas le chemin qui conduit chez Bibiolo.
- Bien, entendu, répondit le cadet.
Ils allèrent…ils allèrent…
Et quand ils furent bien loin, ils aperçurent un chemin désert.
- Celui-ci est le chemin que nous devons suivre, dirent-ils, et nous y trouverons l’Arbre.
Ils le prirent et arrivèrent à l’Arbre qui pliait sous les fruits.
- Mes enfants, nous allons nous rassasier, dit l’aîné, nous avons longtemps eu faim, mais aujourd’hui nous allons manger beaucoup, car nous avons trouvé des fruits…
- E…Nous en avons trouvé…E…E…E…A…A…A…
Et tous se mirent à chanter avec lui.
Le cadet reprit :
- Dites donc, mon aîné
Dites donc, mon dernier,
Si nous n’avions pas pris le bon chemin,
Nous serions allés chez le Bibiolo
Et maintenant il nous aurait tous dévorés…
Cependant nous sommes bien vivants.
Je ne comprends pas cela.
Quand vint le tour du dernier il chanta :
Il n’y a pas à comprendre cela.
Nous aurons du malheur, c’est sûr !
Mais l’aîné reprit :
- E… quel malheur pourrait nous arriver maintenant que nous avons trouvé de quoi manger ?
- C’est bien sûr, ajouta le cadet.
- C’est un sot, reprit l’aîné, quel malheur pourrait nous arriver puisque nous n’avons pas pris le chemin du Bibiolo ?
- Peut-être que je suis un sot, répondit le plus jeune, mais c’est là un arbre extraordinaire et il ne peut appartenir qu’au Bibiolo. Mais qu’importe, mangeons.
Il n’avait pas plutôt prononcé ces paroles que le Bibiolo se dressa devant eux.
- Chiens ! s’écria-t-il. Vous mangez mes fruits.
Les enfants pleuraient et se désolaient.
- Oh là là…Nous serons mangés par le Bibiolo.
Mais le Bibiolo leur dit gentiment :
- Descendez, les enfants.
- Non, nous ne descendrons pas car tu vas nous manger.
Et le cadet reprit :
- Non nous ne descendrons pas.
Mais le dernier dit :
- Descendons car nous n’avons aucun moyen de lui échapper.
- Descendez, mes enfants, je ne vous mangerai pas, dit le Bibiolo d’un ton très doux.
Les enfants descendirent. Le Bibiolo les emmena dans sa case et chargea sa mère de les garder.
- Voici, mère, les enfants que je mangerai quand ils seront bien gras.
Le Bibiolo partit pour la chasse. Et chaque soir il rapportait tout ce qu’il avait trouvé : des boas, des tandraka (1), du miel.
Il apportait tout. Pendant des mois il fit la même chose.
Un soir, il se mit à chanter :
- C’est ainsi que cela se fait chez mon père
Là-bas, mes enfants, il y a des chants et des danses
Chez vous, les enfants, il y a beaucoup de larmes,
Chez mon père, mes enfants, A…A…A…A…
Le cadet des enfants répondit :
- Il y a beaucoup de sagaies chez mon père
Cela se fait chez mon père A…A…A…
Le Bibiolo se mit à rire.
- Ah ! qu’il sait bien répondre, le petit.
Lorsqu’il revenait de la chasse, portant des bêtes de toutes sortes, le Bibiolo disait aux enfants :
- Mangez mes enfants.
Mais les enfants répondaient :
- Nous autres, nous ne mangeons pas ces bêtes-là. Le miel, le hérisson, les tandraka, les patates, voilà notre nourriture, mais ce serpent, ce chien, nous ne mangeons pas de cela.
- Bon, dit le Bibiolo, mangez ce que vous aimez et moi je mangerai le reste. Tournez seulement le dos pendant que je mange.
En un instant, le Bibiolo dévorait toute la nourriture.
Le soir le Bibiolo chantait :
- Ainsi cela se fait chez mon père
Avec une hache je casserai leurs huit os.
Le plus petit des enfants répondait
- Ainsi cela se fait chez mon père,
Il y a beaucoup de sagaies chez mon père
- Ah !... ah ! qu’il sait bien répondre ce petit, qu’il sait bien chanter. Il est bien rusé, celui-là !
Un jour Bibiolo chanta :
- E… E… E… l’aîné est déjà bien gras, le cadet aussi. Ils sont tous les deux presque bons à manger. Mais le petit est toujours aussi maigre. Je ne parviendrai pas à l’engraisser, celui-là.
- Oh ! le Bibiolo va nous manger, se dit le petit.
Le lendemain il dit à ses frères ce qu’il avait entendu.
- Ne mangeons pas trop de peur que le Bibiolo ne nous mange.
- Toujours les mêmes paroles de malheur, répondirent les autres, tu mens.
- Si vous croyez que je mens, écoutez vous-mêmes.
Tous les trois, ce soir-là, ils entendirent les paroles du Bibiolo.
Le monstre toucha les deux aînés et il dit :
- Oui, ceux-ci sont bien gras.
Et touchant le petit :
- Celui-ci est un chien mort, maigre comme une écaille.
Les enfants étaient convaincus, maintenant, des intentions du Bibiolo.
Le lendemain ils emplirent de farine une petite calebasse (2), de maïs pilé une plus grande, et de miel une plus grande encore.
Aussitôt que le Bibiolo fut parti pour la chasse, ils s’enfuirent. en route, ils cherchèrent des herbes épineuses et les prièrent ainsi :
- Si tu es une herbe épineuse, mère, si tu es une herbe épineuse, père, blesse les pieds du Bibiolo, mais si tu n’en es pas, laisse-le passer.
Les trois enfants étaient déjà assez bien lorsque le Bibiolo s’aperçut de leur fuite. Il se mit à leur poursuite, mais l’herbe épineuse lui entrait dans les pieds et il dut retourner chez lui pour prendre des sandales.
Un peu plus loin, les enfants rencontrèrent un cactus aux longues épines. Ilse prièrent comme ils avaient fait avec l’herbe.
Quand le Bibiolo passa près de l’arbre, les épines s’enfoncèrent dans ses oreilles et il fut obligé de retourner chez lui pour prendre une hache.
Les enfants rencontrèrent bientôt un lac et ils le prièrent comme ils avaient fait pour l’herbe épineuse et le cactus.
Quand le Bibiolo essaya de traverser le lac, il se débattit longtemps dans l’eau et faillit se noyer. Enfin il avala la moitié de l’eau du lac et put enfin le traverser.
Les enfants couraient toujours et maintenant le Bibiolo, qui avait rendu toute son eau avec un grand bruit de chute, gagnait du terrain et voici qu’il était presque sur eux. Alors ils jetèrent le riz le long du chemin. Aujourd’hui
- Ces enfants sont stupides, dit le Bibiolo, voici qu’ils jettent leur nourriture, et ils veulent retourner chez leurs parents ! Je vais tout ramasser, car autrement les oiseaux mangeront tout.
Il fit comme il avait dit et les enfants s’éloignèrent un peu plus de lui. Mais bientôt, de nouveau il fut là, tout près. Alors ils jetèrent la farine de maïs, puis le miel. Et le Bibiolo ramassait tout ce qu’il trouvait et le reportait à sa case. Et pendant ce temps, les enfants arrivèrent enfin chez eux.
Quand on apprit qu’ils étaient poursuivis par la Bibiolo, on moulut du maïs pour en remplir vingt marmites, puis on alla couper un arbre corail (3). Et tout le monde attendit.
Bientôt Bibiolo arriva.
- Bonjour, dit-il au Roi. On moud beaucoup de maïs dans ton pays.
- Asseyons-nous, lui répondit le Roi, et mangez d’abord.
Il lui offrit du lait qui n’était que le jus de l’arbre corail. Pendant ce temps on faisait cuire le maïs avec le liquide vénéneux. Le jus se coagulait. Une fois cuit, on en servit à Bibiolo qui en mangea dix marmites.
- Je suis rassasié aujourd’hui, chantait Bibiolo. Ça va très bien. Enfants, chantez-moi une chanson.
Les enfants se mirent à danser autour de lui en chantant :
- Que la tête de Bibiolo devienne le grand-vent-qui-tourne.
Que son corps soit dévoré par les papanga
Que ses entrailles deviennent des serpents.
- C’est assez, dit le Bibiolo, ne chantez plus.
Et bientôt le jus de l’arbre corail le fit enfler et le tua.
Notes !
- tandraka, rongeurs dont l’espèce est particulière Madagascar.
- calebasse, citrouille creusée.
- arbre corail, variété de cactus.
Recueilli dans la région de Morondava
Cycle de contes particulièrement répandu dans l’Imerina
Jeanne de Longchamps
Contes Malgaches
Editions Erasme Paris