Conte: Ifaramalemy et Ikotobekibo, ou la fille paralysée et le garçon au gros ventre - Jeanne de Longchamps

Publié le par Alain GYRE


Ifaramalemy et Ikotobekibo,
ou la fille paralysée et le garçon au gros ventre

Des époux eurent beaucoup d’enfants. La dernière fille, la moitié de son corps était en bois et on l’appela : Ifaramalémy (1). Le dernier garçon, son ventre était énorme et traînait par terre et on l’appela : Ikotobekibo (2).
    Les parents n’aimaient pas ces enfants parce qu’ils étaient mal bâtis. Souvent ils se moquaient d’Ifara en disant :
- Cette fille ne peut rien faire, pas même attacher ensemble deux brins de rafia, et cependant, elle mange, elle mange…
    En regardant le garçon, ils disaient avec mépris :
- Celui-ci avec son gros ventre n’est pas même capable de retourner une motte de terre.
    Et vous allez voir comment la méchanceté du père et de la mère se montra.
Un jour, ils creusèrent un trou profond.
Les enfants leur demandèrent :
- Pourquoi avez-vous creusé ce trou, père ?
- Pourquoi donc avez-vous creusé ce trou, mère ?
    Les parents répondirent :
- C’est pour y mettre des bananes.
- Où sont les bananes que vous désirez conserver ? demandèrent encore les enfants.
    Mais les parents ne répondirent rien.
    Ikoto dit à sa sœur :
- Nos parents ne veulent pas faire mûrir des bananes dans ce trou. Ils vont nous enterrer vivants.
    Lorsque la nuit fut arrivée, tous les deux, ils s’enfuirent. Ifara traînait sa jambe paralysée. Ikoto rampait à cause de son ventre. Lorsqu’ils furent parvenus au sommet d’une colline, Ikoto éclata en sanglots. Ifara l’encouragea en lui disant :
- Pourquoi pleures-tu ainsi, mon cadet ? Tu vois que nous échappons à un grand danger. Supporte ta fatigue, nous avons encore beaucoup de chemin à faire.
    Ikoto répondit :
- Je ne peux plus marcher.
    Alors Ifara le prit sur son dos. Cependant, elle boitait et se trainait péniblement.
    Lorsqu’il vit cela, Ikoto dit :
- Pose-moi à terre, ma sœur. Je vais ramper encore un peu car tu es trop fatiguée.
    Et tous les deux, ils se traînèrent en pleurant, sans parler, de peur de s’ôter leur courage et de retarder leur marche.
    Après trois jours, ils virent un joli pays et s’y arrêtèrent. Avec des herbes et des branches, ils construisirent une petite case. 
    Ikoto grandit. Il chassait. Son esprit changeait.
- L’homme est une bouteille noire, on ne voit pas ce qu’il y dedans.
    Ikoto aimait moins sa sœur parce qu’il n’en avait plus besoin.
    Un jour qu’il revenait avec du gibier, il dit :
- Lève la cloison, Ifara.
    Une fois la cloison levée, il mangea seul les tanrecs (3) et les hérissons.
    Lorsqu’il sortait, il parlait durement à sa sœur :
- Je te défends de tuer des animaux à l’Est. Ne va non plus ni au Nord, ni au Sud. C’est moi qui chasse sur ces terres et si tu marches sur mes traces, je te battrai et je te jetterai des mottes de terre à la tête.
    Ifara répondait doucement :
- C’est bien, je m’en irai à l’Ouest récolter des sauterelles et je mangerai ce que je prendrai.
    Mais Ifara, un jour, partit au loin et dépassa la limite de l’Ouest, car il n’y avait plus rien à manger. Elle arriva ainsi à la case d’Itrimobé (4).
    L’Ogre n’était pas là. Alors elle s’empara de tout ce qu’elle put trouver et rentra chez elle.
    Son frère l’attendait.
- D’où viens-tu, Ifara, pour rentrer si tard ?
- Je viens de très loin. A l’Ouest il n’y a plus de nourriture.
    Elle avait caché les choses qu’elle avait dérobées à Itrimobé. Ikoto, après qu’il eut fait cuire son repas, dit, suivant son habitude :
- Monte la cloison, Ifara.
    Ifara la dressa, puis elle mangea de son côté. Cependant elle partageait le riz et le lait et les glissait dans la chambre de son frère. Ikoto fut vraiment surpris. Il dit à Ifara :
- le Zanahary (5) m’a apporté du riz et du lait.
    Ifara ne répondit pas. Elle prit ensuite les anguilles et les glissa sous la cloison.
- Le Zanahary m’a donné des anguilles, dit encore Ikoto.
    Ifara ne dit mot, elle découvrit le miel et bientôt son odeur se répandit dans toute la case.
    Alors Ikoto jeta bas la cloison et dit :
- Où as-tu trouvé tout cela ?
    Ifara continuait à se taire parce qu’elle craignait qu’Ikoto ne voulût aller à la case d’Itrimobé et qu’il ne puisse plus s’enfuir à cause de son ventre.
    Cependant Ikoto ne cessait de l’interroger et de la menacer et enfin elle avoua la vérité.
    Ikoto partit aussitôt dans la direction de la case d’Itrimobé. Ifara le suivit. Bientôt le Garçon au gros ventre s’affaissa sur le chemin. Ifara le hissa sur son dos et l’emporta.
- Vois-tu la case d’Itrimobé ? demandait de temps à autre à Ifara.
    Ikoto ne voyait rien.
- Je la vois, dit-il enfin.
    Ifara continua son chemin en faisant des recommandations à son frère.
- Frère, lui disait-elle, lorsque nous serons là-bas, ne mange pas trop car tu ne pourras plus revenir et Itrimobé nous attraperait.    
    Un peu plus tard, Ifara trouva une corne de bœuf. Elle la confia à son frère. Puis ce fut un van, puis une barre de fer.
- Pourquoi me charges-tu ainsi ? demandait Ikoto.
    Ifara ne répondit rien, mais elle continuait son chemin en portant son frère.
    Ils arrivèrent enfin devant la case du Géant. Il n’y avait que sa femme.
- Où allez-vous, mes enfants ? dit-elle.
- Nous sommes venus vous voir, mère, répondit Ifara.
- Connaissez-vous le maître de la maison ?
- Nous ne le connaissons pas, mère.
- Il vous mangera s’il vous trouve ici.
- Quel est donc le nom de cet homme terrible ? demanda Ifara, et toutes ces richesses sont-elles à lui ?
- Itrimobé est son nom et toutes ces richesses lui appartiennent. Il dévore des villages entiers qui sont à lui ensuite.
- Quelles sont donc ses armes ? demanda encore Ifara.
- Il n’a pas d’armes, il saisit ses victimes et les dévore.
- Mère, laissez-nous nous reposer un moment. Le pauvre garçon que voilà ne peut marcher et je suis très fatiguée.
    Ils s’installèrent dans la case.
- Sauvons-nous, disait Ikoto. Itrimobé va arriver et il nous dévorera.
    Frappé de terreur, il se cacha dans une sajoa (6).
    Itrimobé arriva et ses pas faisaient tout trembler.
- Cela sent l’homme… cela sent l’homme, dit-il.
    Sa voix résonnait comme le tonnerre.
- C’est moi qui suis ici, répondit Ifara, moi l’Ogresse à queue.
- Montre-moi ta dent, dit Itrimobé.
    Ifara lui montra la corne de bœuf.
- N’est-ce pas la dent d’une Ogresse à queue ?
- Montre-moi ton oreille ?
    Ifara lui tendit le van.
- N’est-ce pas là l’oreille d’une Ogresse à queue ?
- Montre-moi ta main ?
Ifara lui présenta la barre de fer qu’elle avait fait rougir dans le feu.
    Itrimobé poussa d’affreux cris. Puis Ikoto casse la sajoa et se mit à hurler avec sa sœur. Itrimobé crut qu’il avait à faire à un monstre à deux têtes et il s’enfuit.
    Ensuite, Ikoto se jeta sur tous les aliments qu’il trouvait et il mangea tellement qu’Ifara ne put le charger sur ses épaules.
- Itrimobé va revenir et nous serons dévorés, dit-elle.
    Elle réfléchit beaucoup et voici ce qu’elle décida :
    Dans la réserve à riz, elle trouva de grands morceaux de bois pointus, une sagaie et un couteau. Elle couvrit son frère d’une natte et lui dit :
- Lorsqu’Itrimobé entrera, ne bouge pas. S’il t’interroge, fais danser la sagaie devant lui. S’il te demande : « Fais voir ta langue », montre-lui le grand couteau, et s’il cherche à s’élancer sur toi, renverse-le dans le fossé où tu auras installé ces pieux pointus. Ensuite frappe-le de ta sagaie jusqu’à ce qu’il sot mort,
    Ifara retourna chez elle.
    Au bout de quelque temps, Itrimobé revint à sa case, mais il craignait beaucoup d’y retrouver les monstres.
- Cela sent l’homme…dit-il.
    Il s’assit et la sagaie se mit ç danser devant lui.
- Qui es-tu, demanda Itrimobé, fais voir ta langue ?
    Et voici que le couteau s’avança devant lui.
    Pris de peur, Itrimobé chercha à s’enfuir ; Ikoto poussa le Géant dans le trou et il s’empala sur les pieux.
Lorsqu’Ifara sut qu’Itrimobé était mort, elle vint rejoindre son frère et ils s’emparèrent de toutes les richesses du Géant.
    Les parents en apprenant cela vinrent cajoler leurs enfants.
C’est ce qui fait dire :

    Si tu es beau et que tu aies des biens, tu seras chéri de tes parents. Si tu es faible ou misérable, tu ne feras pas rougir leurs yeux…


Notes :
(1)    Ifaramalémy, la fille paralysée.
(2)    Ikotobekibo, le garçon au gros ventre.
(3)    Tanrecs, ou plus exactement tandraka : rongeurs dont l’espèce est particulière à Madagascar.
(4)    Itrimobé - Être fantastique qui tient de l’Ogre, du Géant et parfois de l’Hydre à Sept Têtes.
(5)    Zanahary, Dieu créateur.
(6)    Sajoa : grande jarre en terre.

Recueilli dans la région de Diégo-Suarez

Jeanne de Longchamps
Contes Malgaches
Editions Erasme Paris

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