Conte: Isilakolona Celui qui était moitié chair moitié bois - Jeanna de Longchamps

Publié le par Alain GYRE


Isilakolona
Celui qui était moitié chair moitié bois

Il y avait une fois un roi nommé Andrianjatovo qui avait quatre fils, mais le dernier était difforme : la moitié de son corps était en chair et l’autre moitié était en bois. Il s’appelait Isilakolona (1)
 Les trois fils aînés étaient las de vivre avec cet infirme. Un jour ils dirent à leur père :
- Que faire père ? Comment pourrions-nous continuer d’habiter avec ce monstre ? Nous ne supporterons pas cela. Réfléchissez à ce qu’il convient de faire.
Le père répondit :
- Puisque vous ne pouvez vivre avec lui, qu’il soit abandonné.
Les trois frères furent satisfaits. Mais lorsque la mère entendit cela, elle devint triste et dit à son mari :    
- Je ne consens pas à me séparer de mon enfant. Si tu le rejettes, chasse-moi aussi, car je resterai avec lui jusqu’à la fin de ma vie.
Le Roi rejeta Isilakolona, chassa aussi sa femme et resta avec ses trois autres fils. La mère et l’enfant se réfugièrent dans la forêt. Isilakolona éleva des chiens en grande quantité.
Un jour, les trois frères qui s’ennuyaient dirent à leur père :
- Quelles sont donc ces choses si difficiles à trouver et que le peuple n’a jamais vues sur les terres. Dites-nous père quelles sont ces choses vraiment lozo (2) et nous irons les chercher.
- Ce sont, enfants, les pintades blanches, le miel d’abeilles rouges, le bœuf sauvage et les monstres griffus à tête de femme. Ces choses n’ont été prises par personne encore. Elles sont vraiment lozo. Rapportez-les si vous pouvez.
     Les trois frères se mirent en chasse. Au cours de leur marche, ils s’arrêtèrent devant la case d’Isilakolona et l’invitèrent à les accompagner dans la capture des pintades blanches. Isilakolona accepta. Mais avant de partir, il dit à sa mère :
- Je m’en vais, mère, et voici mes chiens. Ne les laisse pas manquer de nourriture et tue un bœuf chaque jour pour eux. Et puis voici les bananiers du Sud de la case. Regarde-les souvent. S’ils se fanent, c’est que je serai en danger. S’ils meurent, c’est que je serai mort.
    Les quatre frères se mirent en route. Bientôt ils aperçurent les pintades blanches qui s’enfuirent à tire d’aile. Les trois frères furent aussitôt découragés.
- Qu’allons-nous faire ? Nous ne pouvons pas revenir ainsi devant notre père ?
    Mais Isilakolona appela les oiseaux.
- Par mon père noble, par ma mère noble, pintades blanches, approchez, car je suis dans la tristesse.
    Les pintades blanches vinrent à lui et il les captura doucement et les emporta.
    Lorsqu’ils furent au milieu du chemin, ils reconnurent les envoyés de leur père qui arrivaient au-devant d’eux avec la musique. Alors les trois frères se tournèrent vers Isilakolona et le menacèrent en disant :
 - Que préfères-tu ? Ta vie ou ces pintades ?
    Isilakolona répondit tristement :
- J’aime mieux ma vie, prenez pour vous ces pintades.
    Et les trois frères rapportèrent triomphalement les pintades blanche à leur père.
    Quelque temps après, ils partirent pour chercher le miel d’abeilles rouges. Comme la première fois, ils s’arrêtèrent devant la case d’Isilakolona. Ils lui demandèrent de les accompagner et celui-ci accepta.
Ils se mirent en marche, mais lorsque les trois frères entendirent le bourdonnement effrayant des abeilles rouges, ils s’enfuirent en disant :
- Nous ne sommes pas venus ici pour mourir.
Mais Isilakolona alla chercher une calebasse, la jeta sur le miel et dit :
- Si je suis descendant de père et de mère nobles, entre doucement dans cette calebasse .
     Et je miel entra et il l’emporta.
Lorsqu’ils furent au milieu du chemin et comme ils voyaient arriver les gens de la suite de leur père, les trois frères dépouillèrent Isilakolona et s’enfuirent avec le miel rouge. Isilakolona rentra chez lui avec ses dix doigts seulement.
Au bout de quelques temps, les trois aînés partirent pour capturer le bœuf sauvage. Et ils rendirent chez Isilakolona à qui ils proposèrent de l’argent pour les suivre.
Lorsqu’ils furent au milieu des terres, ils appelèrent :
- Ô bœuf méchant, sortez de l’endroit où vous êtes car nous allons vous rôtir si vous restez là.
    Aussitôt le bœuf se mit à mugir et Isilakolona dit :
- Ce n’est pas le bœuf sauvage, mais le bœuf cadet.
    Il appela encore et de nouveau le bœuf se mit à mugir.
- Celui-là non plus n’est pas le bœuf sauvage.
    Il appela ainsi jusqu’à dix fois.
    Enfin il lança un dernier appel et Isilakolona dit :
- Voici maintenant le bœuf sauvage et il va nous attaquer. Il monta dans un arbre. Les trois frères s’enfuirent en disant :
- Que notre père nous abandonne, mais nous ne consentirons pas à nous laisser tuer par cet animal.
    Lorsque le bœuf sauvage passa devant Isilakolona, celui-ci sauta sur lui à califourchon. Puis il recueillit l’écume de sa bouche, lui en frotta tête. Le bœuf fut aussitôt capturé.
 Ensuite il appela les dix bœufs cadets et se proposa de rentrer à sa case.
    Chemin faisant, les trois frères le rejoignirent. Et comme ils voyaient venir les gens de la suite de leur père avec la musique, ils menacèrent Isilakolona et lui dirent :
- Ta vie, garçon, ou ce bœuf sauvage.
    Et Isilakolona répondit :
- Je préfère la vie. Prenez les bœufs pour vous.
    Puis il rentra chez lui.
    Quelques temps après, les trois frères partirent capturer ces animaux à tête de femme. Et de nouveau ils demandèrent à leur frère de les accompagner. Mais cette fois, la mère dit ;
- N’y va pas, mon enfant, car les aînés vont te tuer.
    Isilakolona rassura sa mère :
- Il faut que j’y aille, mère, car cette fois, c’est la fin du combat et je serai victorieux. Mais voici le message que je t’enverrai. J’emmènerai avec moi le plus grand de mes chiens. Si par hasard les chiens qui restent ici aboient pour me suivre, laisse-les aller, c’est que je serai en danger. Regarde souvent les bananiers du Sud, ils t’avertiront les premiers.
    Ils partirent et lorsqu’ils furent arrivés à l’endroit où les trois femelles sont terrées, ils pénétrèrent dans leurs cases. L’une des cases était pleine de squelettes et de têtes de morts. Ces os étaient ceux des gens et animaux que ces femelles avaient dévorés. Un peu plus loin ils trouvèrent une autre case et ils y entrèrent pour faire cuire leurs aliments dans le but d’attirer les bêtes, et en effet, au bout de quelques instants, ils entendirent des voix qui disaient :
- Ils sont arrivés les vahiny (3) que nous allons manger.
    Puis elles pénétrèrent dans la c ase et se confondirent en salutations devant les quatre frères. Les trois poltrons étaient très émus. Ils suppliaient Isilakolona :
- Ô mon frère, fais ce qu’il faut pour nous délivrer, car le malheur est sur nous. Lorsque nous serons revenus dans le palais de notre père, nous te donnerons un grand nombre de bœufs et d’esclaves.
    Isilakolona ne perdait pas son courage. Il dit aux trois femelles :
- Vous les trois sœurs, donnez-nous un peu d’eau, nous avons soif.
    Et lorsqu’elles eurent donné de l’eau, il ne voulut pas en boire et dit :
- Nous ne pouvons pas boire cette eau-là.
    Elles changèrent l’eau, mais il la refusa encore.
- Quelle est donc l’eau que vous désirez boire ? demandèrent-elles.
    Isilakolona répondit :
- Je boirai seulement l’eau que vous aurez puisée avec un filet.
    Les trois sœurs partirent chercher de l’eau avec un filet. Pendant ce temps, les quatre frères prirent la fuite en emportant un morceau de bois, des œufs de poule et un caillou pour se défendre au cas où elles se mettraient à leur poursuite.
    Les monstres griffus plongeaient et replongeaient leur filet dans l’eau qui fuyait à travers les mailles. Elles recommencèrent sans succès. Un moment vint où elles se fâchèrent.
- C’est une duperie de ces vauriens et peut-être sont-ils partis maintenant…
    Lorsqu’elles furent revenues à la case, elles virent qu’ils s’étaient enfuis et se mirent aussitôt à leur poursuite. Mais au moment où elles allaient les atteindre, un tourbillon d’une grande violence s’éleva. Isilakolona dit à ses frères :
- Voici les monstres qui viennent pour nous manger.
    Il enfonça dans la terre le morceau de bois, fit résonner son bouclier et dit :
- Par mon père noble, par ma mère noble, que ce bois se change en une forêt touffue de façon à ce que ces sales bêtes ne nous attrapent pas.
    Bientôt une forêt touffue s’éleva devant eux et ils s’y enfoncèrent. Mais les trois sœurs coupaient la forêt derrière eux et bientôt elle fut complétement détruite.
    Isilakolona ne fut pas découragé. Il jeta dans la terre les grains de riz et dit :
- Si je suis descendant de père et de mère nobles, que ce riz se change en une herbe épaisse.
    Il n’avait pas fini que le riz se changeait un bozaka (4) dru et serré et ils s’y enfoncèrent. Mais les trois monstres les poursuivaient à travers l’herbe raide et épineuse, et bientôt ils furent sur le point de les atteindre. De nouveau le tourbillon les enveloppa.
- Les voici encore, dit Isilakolona.
    Il prit les œufs et parla ainsi :
- Si je suis descendant de père et de mère nobles, que ces œufs se changent en une eau profonde.
    A peine avait-il dit, que les œufs se transformèrent en une eau profonde et torrentielle et lorsque les monstres arrivèrent, la cadette fut découragée et dit :
- Qu’allons-nous faire, mes sœurs ?
    Mais l’aînée répondit :
- Ne t’afflige pas ainsi.
    Elles avalèrent toute l’eau, en peu de temps le torrent fut desséché et elles continuèrent leur course rapide.
    Le tourbillon enveloppa à nouveau les quatre frères et Isilakolona dit :
- Les voici qui arrivent et nous sommes sur le point d’être dévorés. Nos provisions sont épuisées et si elles nous attaquent, avec quoi nous défendrons-nous ?
    Les trois frères le supplièrent encore une fois.
- Réfléchis bien à ce qu’il faut faire  pour que nous ne soyons pas pris. Réfléchis et nous te récompenserons.
    Isilakolona dit :
- Il faut trouver un refuge et nous n’avons plus rien à part cette pierre ronde, et si nous ne pouvons pas nous en servir, il faudra que nous mourrions.
    Il prit la pierre et la planta dans la terre. Les quatre frères montèrent dessus à califourchon et Isilakolona dit :
- Si je suis descendant de père et de mère nobles, que cette pierre s’élève très haut.
    La pierre aussitôt se souleva et grandit.
    Lorsque les monstres arrivèrent, ils s’écrièrent :
- Eh ! Prenez-nous avec vous et nous ne vous ferons aucun mal. Isilakolona répondit :
- Comment feriez-vous pour monter ici et qui de nous désire se faire dévorer ?
    Les quatre frères attendirent, mais au bout de quelques jours ils eurent faim.

    Pendant ce temps, la mère d’Isilakolona regardait les bananiers du Sud de la case. Elle vit qu’ils étaient fanés. Les chiens se mirent à hurler. La mère pleura et dit :
- Quel malheur est arrivé à mon enfant ?
    Elle lâcha les chiens rouges qui retrouvèrent bien vite la trace de leur maître.
Isilakolona les appela :
- Iranomena… Iranomena…
    Les chiens rouges se précipitèrent, mais ils furent dévorés par les monstres.
    D’autres chiens, des chiens noirs accouraient.
- Iranomainty… Iranomaintry… appela de nouveau Isilakolona.
     Et les chiens noirs furent mangés à leur tour.
    D’autres chiens, des chiens jaunes arrivaient.
- Imaromavo… Imaromavo, appela encore Isilakolona.
    Et les chiens jaunes furent dévorés.
    Alors il se sentit perdu et dit :
- J’ai usé de tous les moyens, vous autres, et il est certain que nous n’arriverons jamais à nous emparer de ces monstres. Qui me donnera une idée ?
    Les trois frères se mirent à geindre.
- Vite, Isilakolona, trouve quelque chose pour écarter de nous le malheur.
    Alors Isilakolona eut une inspiration.
- Faisons une corde avec nos lamba (5), dit-il.
    Les trois hommes lui donnèrent leur lamba et il en fit une corde. Puis il appela les monstres et leur dit :
- Ô vous autres, les trois sœurs, plantez en arrière de cette pierre nos sagaies. Que deux d’entre vous prennent cette corde et lorsque nous tirerons pour vous faire monter, accrochez-vous à elle sans hésiter.
    Deux des monstres la saisirent, mais le troisième se méfia.
    Les hommes les hissèrent et lorsqu’ils furent arrivés à mi-hauteur de la pierre, ils coupèrent la corde. Les deux femelles tombèrent sur les sagaies et furent empalées.
    Isilakolona appela alors le dernier de ses chiens et lui dit :
- Camarade, tiens bien la queue du monstre et ne le laisse pas bouger jusqu’à ce que nous soyons descendus.
    Puis il s’écria :
- Si je suis descendant de père et de mère nobles, que cette pierre s’abaisse afin que nous puissions partir.
Aussitôt la pierre s’abaissa. Isilakolona se précipita sur le monstre, le ficela et l’emporta dans sa case.
    Lorsqu’ils furent au milieu du chemin, arrivèrent les messagers du Roi qui venaient au-devant d’eux avec la musique. Les trois frères menacèrent Isilakolona de le tuer s’il ne leur donnait le monstre. Mais cette fois Isilakolona refusa et les menaça de le lancer sur eux.
- Cette fois je n’y consens pas dit-il.
    Et comme ils craignaient le monstre, ils prirent la fuite.
    Ils revinrent auprès de leur père en disanrmonstres la saisirent, mais le troisième :
- Excusez-nous père, si nous sommes restés si longtemps loin de notre demeure. Mais nous avons accompli tout ce que nous avions projeté. Nous avons aussi tué les monstres griffus à tête de femme, mais il nous a été impossible de les ramener ici.
    Le Roi répondit :
- Heureusement vous n’avez pas perdu la vie, mes enfants. Allons donc rassembler le peuple, car vous avez fait des choses que n’avaient jamais pu accomplir nos Ancêtres.
    Le peuple fut rassemblé. Mais auparavant le Roi, pris de quelques soupçons, demanda :
- Ô mes fils, quelqu’un a-t-il été avec vous là-bas ? Peut-être doit-il être félicité aussi ?
    Mais les trois frères répondirent :
- Non, père, il n’y avait personne avec nous. Nous étions tout à fait seuls là-bas.
    Lorsque le peuple fut rassemblé, le père interrogea encore ses fils et il obtint d’eux la même réponse.
    Alors le Roi s’adressa à son peuple :
- Voici, peuple, ce qu’on vous fait savoir. Les trois frères sont allés chercher les pintades blanches et les ont rapportées. Y avait-il quelqu’un avec eux ?
    Isilakolona alors se leva et dit :
- Mon père, je vous souhaite longue vie. Ne soyez jamais malade. Puisque vous interrogez, je dirai que c’est moi qui ai capturé les pintades blanches. Eux trois n’osèrent pas et à peine les eurent-ils vues qu’ils prirent la fuite. Et lorsque nous étions sur le chemin du retour, ils sont revenus et me les ont enlevéesr car, vous pouvez me vcroire je ne lesai pas abandonnéeson gré.
    Le Roi interrogea de nouveau.
- Et le miel rouge ? Qui l’a récolté ?
    Isilakolona répondit :
- C’est moi seul, Monsieur, et personne d’autre.
- Et le bœuf sauvage ? dit encore le Roi.
- C’est moi seul, père, moi seul qui l’ai capturé.
    Lorsque le Roi entendit dire qu’on avait ramené l’un des monstres griffus à tête de femme, il demanda :
- Et qui donc a pris cette femelle ?
    Les trois frères se mirent à trembler et ils dirent :
- Père, il ne faut pas se moquer d’elle, car elle est très méchante et il s’en est fallu de peu qu’elle ne nous tue.
- C’est moi qui l’ai capturée, dit Isilakolona. Cette fois je l’ai gardée.
- Qu’on aille chercher le monstre, dit le Roi.
    Isilakolona présentafemelle à son père.
 Celui-ci fut bien étonné de voir un monstre aussi horrible.
    Alors il fit un grand kabary (6).
- Voici, ô mon peuple, ce que je te dis : les trois frères m’ont trompé, moi, Andrianjaka, le très Noble. Ils m’ont couvert de honte devant le peuple et je les abandonne avec une piastre. C’est Isilakolona que je considère comme mon seul enfant, car c’est lui qui a trouvé ce que n’ont pu trouver les Ancêtres et je lui donne les trois autres comme esclaves
Isilakolona fut élevé à la le peuple l’acclama.

Notes :
(1)    Prononcer les o en ou : Andrianjatouvou, Isilakoulouna.
(2)    lozo, extraordinaire.
(3)    vahiny, étrangers.
(4)    bozaka, herbe drue et raide.
(5)    lamba, vêtement national, sorte d’écharpe.
(6)    kabary, discours.

Recueilli à Anaborana, région de Diégo-Suarez

Jeanne de Longchamps
Contes Malgaches
Editions Erasme Paris

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