Conte: Itsihitanantso ou Le garçon changé en bête et la poupée de glu - Jeanne de Longchampds

Publié le par Alain GYRE

Itsihitanantso (1)
ou Le garçon changé en bête et la poupée de glu

    Sornettes… Sornettes…
    Songe, mensonge, 
    Ce n’est pas moi qui suis le menteur
Ce sont les Anciens qui mentent, de cette façon…

Un homme riche avait trois fils et l’aîné s’appelait Itsihitanantso. Lorsqu’il fut grand, celui-ci partit dans la forêt et se transforma en bête. (Ce sont les Anciens qui le disent).
Ceux qui venaient dans la forêt, les chercheurs de bois ou les coupeurs d’arbres, Itsihitanantso les appelait ainsi :
- Qui vient couper des arbres qui n’appartiennent ni à votre père ni à votre mère ?
Les gens répondaient :
- Ce n’est que nous.
Itsihitanantso reprenait à nouveau :
- Bien, venez et nous partagerons en amis. Mais dites-moi, lorsque le père est mort, qui devient propriétaire de ses biens ?
    Les coupeurs d’arbres répondaient sans hésiter :
- Toi, tu ne peux hériter puisque tu es changé en bête. Les héritiers sont alors Inaivo et Ifaralahy

    C’est ainsi qu’ils parlaient, les coupeurs d’arbres. En entendant cela Itsihitanantso se mettait dans une grande colère. Il tuait les gens et les mangeait, oui, il les mangeait.
    Un nouveau bûcheron vint couper les arbres et Itsihitanantso lui, posa les mêmes questions.
- Qui vient couper des arbres qui n’appartiennent ni à votre père ni à votre mère ?
- Ce n’est que moi, répondit le coupeur de bois.
- Bien. Viens ici que nous parlions en ami. Lorsque le père est mort, qui devient le maître de ses richesses ?
- Toi, tu es changé en bête, dit le coupeur d’arbre, ce ne peut être toi. Qui serait-ce, si ce n’est Inaivo et Ifaralahy ?
    Itsihitanantso, en entendant cela, se mit dans une grande colère. Il frappa le bûcheron avec un arbre, le tua et le mangea

Lorsque cela fut connu, les gens changèrent leur manière de parler. Lorsqu’Itsihitanantso demanda :
- Veuillez me dire, bonnes gens, qui devient le maître des richesses quand le père est mort ?
    Les hommes répondirent :
- Alors même qu’Inaivo et Ifaralahy seraient là, qui pourrait devenir le maître des richesses, si ce n’est toi, l’aîné ?
- C’est bien cela, répondit Itsihitanantso, c’est cela même !
- Maintenant, continuèrent les coupeurs d’arbres, voici ce que nous te faisons savoir. Ton père est très malade. Lorsque tu entendras le hazolahy (2) dans le village, c’est qu’il sera mort.
- Bien, dit Itsihitanantso, dès que je l’entendrai je monterai au village.
    Peu de temps après, le hazolahy résonna. Itsihitanantso partit en poussant des cris de douleur et il répétait en chemin :
- Pourquoi n’y a-t-il pas plus de morts ?
    Les gens étaient vraiment surpris, car ils trouvaient cette manière de pleurer extraordinaire.
- Veux-tu répéter ce que tu dis, s’écrièrent-ils.
 - Ne soyez pas étonné de ce que je dis, gens des pierres. C’est là notre manière de pleurer à nous autres, gens de la forêt.
    Alors on consentit à l’accueillir.
    Ils lui dirent :
- Ton père est mort, Itsihitanantso. Que vas-tu faire pour les funérailles ?
- tuez les bœufs, dansez, et surtout, dressez le mort dans le tombeau.
    (Il disait cela afin d’enlever plus facilement le cadavre quand les gens seraient partis, ce sont les anciens qui racontent cela.)
    Le soir même il quitta tout le monde. Arrivé au tombeau, il retira le cadavre de son père, le chargea sur son dos, l’emporta dans la forêt et le mangea.
    Lorsqu’on regarda à l’intérieur, on vit que le cadavre du vieillard n’y était plus. Les gens se réunirent en grand nombre et la veuve promit de donner le tiers des biens à celui qui s’emparerait d’Itsihitanantso, oui, elle promit le tiers des biens.
    Un jeune homme entendit cela. Il partit aussitôt. Pour le capturer plus facilement, il usa de la ruse suivante ; il se rassasia de graines de lianes et de patates crues, lâcha des rots fétides et se laissa choir sur le chemin. Puis il fit semblant d’être étendu raide mort. Itsihitanantso arriva un peu après et dit :
- Eh ! Quelle chance j’ai, je trouve des cadavres matin et soir. Il le retourna. L’autre ne bougeait pas et les rots puaient de plus en plus. Itsihitanantso le mit à califourchon sur son dos. Mais une fois en place, l’homme, d’un croc en jambe, fit tomber Itsihitanantso ; toutefois celui-ci parvint à se dégager et s’enfuit dans la forêt.
    Il y eut un autre homme qui fit une statue de jolie femme et l’enduisit de glu en lui donnant l’apparence d’une personne qui rit. Il la planta sur le chemin, tandis que lui-même se dissimulait près de là.
    Itsihitanantso passa dit :
- Voilà une bien vilaine femme, et c’est en vain qu’elle me sourit.
    Du pied il la rejeta. Mais la glu le retint et il fut pris. Alors il s’écria :
- Ne me retiens pas comme cela, et il la frappa, mais à chaque nouvel effort il s’engluait davantage.
    Alors l’homme qui s’était caché se montra et se moqua de lui. Mais Itsihitanantso lui dit :
- Garçon, toi qui es si malin, tu ne pourrais pas me tuer sans me brûler.
    L’homme ne perçut pas la ruse et partit chercher du bois qu’il enflamma aussitôt. La glu fondit et le rusé s’enfuit. L’homme fut très découragé. Il rentra chez lui avec ses dix doigts seulement.
- Je n’ai pu attraper Itsihitanantso, dit-il.
    Tout le monde fut triste.
    Mais un vieillard partit un autre jour, oui, il partit aussi à sa recherche, et lorsque le soleil fut devenu ardent à vous casser la tête, il rejoignit Itsihitanantso. Celui-ci était en train de chercher du miel.
Le vieillard lui dit :
- Ô Itsihitanantso, allons nous baigner tous deux, car la chaleur est accablante.
- Oui, répondit Itsihitanantso

    Lorsque les deux hommes furent dans l’eau, le vieillard dit :
- Sais-tu, Itsihitanantso, qu’une tête arrosée d’eau ne peut-être fendue par une hache ?- Tu es un menteur, répondit le monstre, et je vais essayer immédiatement sur ta tête.
- Frappe donc, dit le vieillard qui s’était coiffé rapidement d’un bonnet de fer.
    Il frappa, Itsihitanantso, il frappa dur, mais sans dommage pour la tête de son adversaire, et il cassa sa hache.
    Le vieillard dit :
- Laisse-moi donc essayer sur ta tête.
    Il le frappa et lui fracassa le crâne et Itsihitanantso tomba raide mort.
    Le peuple se réjouit de la bonne nouvelle, et le vieillard entra en possession du tiers des biens, champs et village.

Notes :
(1)    Itsihitanantso, celui qui ne répond pas à l’appel (de la raison)
(2)    hazolahy, tambour d’Ancêtres, fait d’une souche d’arbre creusée et de deux parchemins de bœuf à chaque bout. On frappe avec le poing. Les hommes seuls peuvent s’en servir.


Recueilli à Ambohimanga du Sud, région des Hauts Plateaux

Jeanne de Longchamps
Contes Malgaches
Editions Erasme Paris

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