Conte: Ivorombe, Madame l’Oie - Jeanne de Longchamps
/image%2F1287026%2F20250630%2Fob_363a02_1-a-ivorombe.png)
Ivorombe, Madame l’Oie
Croyez-moi, ne me croyez pas !
Si vous me croyez, il fera beau,
Si vous ne me croyez pas, il pleuvra…
Ce n’est pas moi qui suis le menteur,
Ce sont les Anciens qui m’ont raconté cette histoire.
Ivorombé Madame l’Oie, partit un jour au loin, dit-on, et se construisit une case dans une île. Pour la garder, elle acheta une petite esclave nommée Ingoria. Ensuite elle parcourut toute l’île et rapporta chez elle les belles choses qu’elle y trouvait.
Puis elle pondit des œufs et les couva. Lorsqu’ils furent éclos, les petits s’envolèrent. Mais il y avait un œuf qui restait fermé. Elle pensa qu’il était mauvais, le fit rouler et le déposa sur le couvercle de la corbeille pour le manger. Puis elle l’oublia.
Ingoria lui dit :
- L’œuf gâté est encore là, sur le couvercle de la corbeille. Tu l’oublies et bientôt il ne sera plus assez bon pour faire un mets.
Ivorombé répondit :
- Je le mangerai demain, aujourd’hui le riz n’est pas encore épuisé.
Mais voici que l’œuf se fendilla et il en sortit une petite fille très jolie.
Ivorombé fut très fière et se dit :
- C’est mon enfant et je lui donne pour nom Imaïtsoala.
Garde-la bien. Je vais aller chercher une vache pour qu’elle ait du lait.
L’esclave fit, dans une caisse, un petit lit pour l’enfant.
Madame l’Oie était heureuse et fière. Son enfant devenait une belle jeune fille. Mais elle ne comprenait pas pourquoi elle ne se tenait pas sur ses pattes à la manière des petites oies. Chaque jour, elle s’en allait et rapportait tout ce qu’elle trouvait pour parer Imaïtsoala. En arrivant, elle poussait un cri pour avertir l’esclave. Puis elle chantait en approchant de la cour :
E Imaîtsoala… E !
Pourquoi n’apparais-tu pas ?
Pourquoi ne te montres-tu pas lorsque j’arrive ?
Imaïtsoala devenait de plus en plus belle. Des chasseurs d’oiseaux et des chercheurs de bois à brûler l’aperçurent tandis qu’elle se chauffait au soleil. Ils essayèrent de lui parler, mais elle rentrait aussitôt dans sa case. Ces hommes racontèrent que, là-bas, dans une île, il y avait une fille très belle.
Cependant Madame l’Oie était de plus en plus inquiète. Elle disait souvent :
- Un homme est passé par ici… Qui est venu ici pour prendre mon enfant ?
Ingoria répondait :
- Personne n’est entré ici, si ce n’est toi et ton esclave.
Mais les gens venaient dans la journée et s’en retournaient en disant :
- Oh là là ! C’est vraiment une très jolie fille.
Enfin ils allèrent ytrouver leur Roi, Andriambahoaka (1).
Andriambahoaka passa un jour tout près de l’île, suivi de ses nombreux esclaves. Il regarda de l’autre côté de l’eau et dit :
- Que vois-je ? Dans cette île habitée par une oie, il y a fille très belle. Vite, allez chercher les pirogues pour nous y transporter.
Ils passèrent l’eau. Imaïtsoala était là, sur le rocher et elle porta la à sache en signe d’étonnement.
- Qui est cette enfant grasse et jolie ? dit Andriambahoaka, je désire l’enlever et la prendre pour femme.
- C’est l’enfant d’Ivorombé, dit en tremblant la petite esclave. Sa mère n’est pas une personne, mais un oiseau très méchant.
Il faut vous en aller, la nuit arrive… le vent commence à souffler, il faut vous en aller, car elle est sur le point de rentrer.
Andriambahoaka repartit pour rentrer dans son pays.
Ivorombé, ce jour-là, appela Imaïtsoala comme à l’habitude.
Puis elle dit :
- Un homme est passé par ici… Qui est entré ici ?
- Qui donc pourrait entrer ici, si ce n’est toi et ton esclave ? répondit Ingoria.
Madame l’Oie devint très triste. Elle regardait la jeune fille et demanda encore une fois :
- Est-il bien sûr que tu étais seule avec elle ?
Le lendemain elle repartit au loin chercher de la nourriture.
Andriambahoaka, dans son pays du Nord, réunit ses épouses.
- Là-bas, dans une île, leur dit-il, il y a une jeune fille de très joli visage. Que penseriez-vous si je la prenais comme épouse ? Si vous y consentez, j’irai la chercher et je serai de retour à la prochaine. Occupez-vous d’engraisser des volailles et pilonnez le riz. Faites-vous belles, car, dès mon retour, je l’épouserai et il y aura de grandes fêtes à cette occasion.
Les trois femmes dissimulèrent leur mécontentement et versèrent l’eau en présence du peuple.
- Reviens en bonne santé, Seigneur et puisses-tu obtenir celle que tu désires.
Andriambahoaka repartit et, de nouveau, il traversa l’eau en pirogue.
Imaïtsoala se chauffait au soleil. Il s’avança au-devant d’elle.
- Mon amour pour toi est grand, lui dit-il, et je désire te prendre pour femme.
- Je te remercie, Seigneur, de ces bonnes paroles, répondit Imaïtsoala, mais tu dois renoncer à tes projets.
- Pour quelles raisons parles-tu ainsi ?
- La mère qui m’a donné la vie est un oiseau méchant. Tu périrais si tu restais ici.
- S’il en est ainsi, ma chérie, je supporterai les mauvais traitements pour toi ; mais, bien que j’aie de nombreuses épouses, tu es la seule que j’aime. Il faut que tu viennes avec moi.
- Si tu veux la prendre pour épouse, Seigneur, dit alors Ingoria, il faut attendre sa mère et la lui demander.
Mais Andriambahoaka ne prêta aucune attention aux paroles de l’esclave. Il dit :
- Allons-nous en, ma chérie. Ta mère sera fière d’apprendre qu’un Roi a pris sa fille pour épouse et bientôt elle nous retrouvera.
Au moment de partir, ils emportèrent du riz blanc, du maïs et des haricots.
Au bout de quelques temps, Madame l’Oie revint à la case avec des provisions pour sa fille. Elle l’appela suivant son habitude :
- Imaïtsoala… E ! Imaïtsoala…
Pourquoi, dis-je, ne parais-tu pas ?
Pourquoi ne viens-tu pas à mon appel ?
Ingoria répondit en pleurant :
- Imaïtsoala n’est plus ici. Andriambahoaka du Nord est passé et l’a prise pour épouse.
- Quel est ce Roi qui a emmené ma fille ? gémit Ivorombé.
- C’est Andriambahoaka qui est venu la chercher et ils se sont dirigés vers le Nord, répondit Ingoria.
Ivorombé aussitôt se mit à leur poursuite.
Elle était sur le point de les atteindre, lorsqu’Imaïtsoala dit au Roi :
- Le vent souffle… voici que ma mère arrive… Répandons le riz blanc.
Ils éparpillèrent le riz sur le sol et repartirent au plus vite.
- Ces enfants se sont mariés sans ma permission, dit Ivorombé, et maintenant ils gaspillent le riz ?
Elle ramassa soigneusement, chaque grain et rapporta le riz à sa case, puis elle reprit sa course dans la direction de son enfant.
Bientôt elle aperçut Imaïtsoala et le Roi. Elle allait les atteindre, lorsqu’elle vit le maïs par terre. Elle le ramassa et s »en fut le déposer dans sa case. Puis elle trouva les haricots qu’Imaïtsoala avait eu soin de répandre sur le rivage avant de s’embarquer dans les pirogues. Bien qu’elle se servit de ses ailes pour voler au-dessus de l’eau, Ivorombé ne put rejoindre le Roi et Imaïtsoala qui voguaient vers les pays du Nord.
Andriambahoaka commanda à son peuple de se parer brillamment pour recevoir celle qui allait devenir son épouse. Mais personne ne voulut saluer cette jeune fille qu’on disait être l’enfant d’un oiseau.
Ivorombé parvint un jour à retrouver le pays du Nord. Sa colère était telle qu’elle se précipita sur son enfant, lui arracha les yeux et lui écorcha la peau. Puis elle retourna chez elle et resta silencieuse dans sa case, accroupie devant son foyer.
Imaïtsoala était très malheureuse. Elle disait à son époux :
- Ne vous l’avais-je pas dit que ma mère était un oiseau très méchant et que vous ne pourriez me protéger ?
Mais Andriambahoaka la consolait :
- Quoi qu’il en soit, mon enfant, je te garderai car je t’aime.
- Edrey ! (2), disaient les autres femmes du Roi qui se réjouissaient de l’état d’Imaïtsoala, quelle est cette épouse aux os blancs et aux yeux crevés ? Avant qu’il ne l’eût amenée, nous étions heureuses.
Elles méprisaient Imaïtsoala et la forcèrent à tresser les joncs pour leurs nattes fines. Tout en travaillant, de grosses larmes tombaient des orbites creuses d’Imaïtsoala.
Un jour Ivorombé faisait cuire son riz, et les larmes de sa fille s’avancèrent sur le foyer et tuèrent le feu.
- J’ai été cruelle envers mon enfant, pensa Ivorombé. Sans doute a-t-elle un grand chagrin pour qu’elle verse tant de larmes…
Aussitôt, elle partit vers les pays de Nord et pénétra dans le Palais du Roi.
- Qu’as-tu, mon enfant, pour que les larmes qui coulent de tes yeux viennent éteindre le feu de mon foyer ?
- Je suis très malheureuse, ma mère, dit doucement Imaïtsoala. Les autres femmes du Roi me donnent des travaux très difficiles et je n’ai plus d’yeux pour y voir.
- Que t’ai-je fait, mon enfant, s’écria Ivorombé tout émue.
Alors elle se mit elle-même au travail, tressa rapidement les nattes et repartit dans son île.
La colère des épouses s’accrut lorsqu’elles constatèrent que les nattes étaient parfaitement tressées. Alors elles apportèrent de la soie la plus fine et commandèrent à Imaïtsoala de faire, pour elles, de beaux lamba (3) de fête.
Imaïtsoala pleura tant que ses larmes éteignirent à nouveau le feu du foyer dans la case de sa mère.
Ivorombé accourut et demanda :
- Quel nouveau malheur t’est-il donc arrivé, mon enfant.
- Hélas, mère, ces femmes sont très méchantes, car elles m’ont donné à tisser la soie la plus fine pour leurs beaux lamba de fête.
Ivorombé tissa la soie et retourna chez elle.
Les femmes d’Andriambahoaka furent encore plus désappointées en voyant qu’Imaïtsoala ne s’était pas enfuie comme elles l’espéraient et que les beaux lamba de fête étaient parfaitement tissés. Mais elles trouvèrent une autre idée.
- Il faut, dirent-elles, que nous quatre, nous paraissions devant le peuple, car elle nous déshonore. Le peuple jugera. Ces gens s’imaginent qu’elle est jolie et très bien faite, alors nous voyons que ses os sont blancs et ses yeux crevés.
Le Roi ne put rejeter ce projet. Il décida donc que l’épreuve aurait lieu.
Imaïtsoala versa encore tant de larmes qu’elles parvinrent au foyer de sa mère, éteignirent le feu sous le riz.
Ivorombé se précipita hors de son île et, quand elle apprit qu’Imaïtsoala, en face du peuple, allait être comparée aux autres fem mes du Roi, elle caressa sa fille et lui dit :
- Si ce n’est que cela, mon enfant ne pleure pas, car je t’apporterai des parures magnifiques que tu mettras ce jour-là.
Peu de temps après elle revint, apportant les yeux et la peau de son enfant, des perles, un lamba servant à conjurer le mauvais sort, un anneau d’argent pour sa tête, d’autres pour ses mains, et pour ses pieds. Puis un trône en or pour s’y asseoir.
Lorsqu’arriva le jour fixé, elle para son enfant, lui remit ses yeux et sa peau, l’orna de ses bijoux et la fit asseoir sur le trône d’or. Puis elle la recouvrit d’un voile.
Les trois autres épouses s’installèrent aux côtés d’Imaïtsoala. Elles se tenaient très droites, étalant leurs riches parures, bien sûres de leur triomphe.
Devant le peuple assemblé, Imaïtsoala découvrit son visage, et le peuple la trouva si belle qu’il l’acclama. Les trois autres femmes s’enfuirent, chassées par leur époux.
La joie du Roi était grande. Il installa Imaïtsoala dans son Palais où elle resta sa seule épouse.
Notes :
- Andriambahoaka : littéralement, Seigneur du Peuple, petit roitelet.
- Edrey ! exclamation intraduisible, très usitée.
- Lamba, vêtement national malgache, analogue à la toge romaine.
Recueilli à Vohipena, Côte Est
Jeanne de Longchamps
Contes Malgaches
Editions Erasme Paris