Conte: La femme très riche - Raymond DECARY

Publié le par Alain GYRE

La femme très riche

Conte Masikoro, recueilli à Ankililoaka, district de Tulear

 

Une femme sans mari, dit-on, était très riche.

Un jour, six brigands vinrent dans sa maison et voulurent la tuer.

Elle accepta de leur donner son argent mais dit :

« Je suis occupée ; demain, venez ici pour le prendre ».

Les brigands lui faisaient le lanekena (1) et partirent.

La nuit de ce jour, en se promenant, la femme trouva un homme mort près d'une rivière. Elle emporta le cadavre.

En arrivant dans sa maison, elle plia l'homme et le mit dans une grande malle.

Puis elle emporta son argent et se plaça en haut d'un grand figuier.

La nuit, les brigands arrivèrent.

En route, ils se dirent :

«Quatre de nous vont porter l'argent, et les deux autres suivront un peu plus loin. Et s'il vient un homme, ils nous le signaleront».

Alors ils entrèrent dans la maison, puis les quatre brigands soulevèrent la malle, croyant qu'elle est pleine d'argent (2).

Puis ils continuèrent leur chemin. Comme il fait clair de lune, les deux brigands (3) aperçurent de loin que leurs camarades portent un homme, car ils virent un pied levé (pied du cadavre). En voyant cela, ils appelèrent :

« Mes amis, c'est un homme que vous portez ».

Les autres répondirent :

« Vous êtes fous ! Allez-vous en ; nous n'allons pas laisser notre argent ».

Ils continuèrent le chemin.

Les deux s'approchèrent d'eux et dirent :

« Mais vous êtes fous ; c'est un homme que vous portez ».

Puis ils descendirent la malle et y trouvèrent un homme mort.

Fort méchants (4), les six brigands jetèrent le cadavre dans une grande rivière en disant :

« Si tu es fort, que ton revenant vienne nous frapper ».

Puis ils l'insultèrent.

Ils retournent vite au village où il y avait la malle, voulant tuer la femme car elle les avait trompés.

Arrivés là, ils cherchèrent la femme.

Comme ils avaient faim, ils grimpèrent le figuier où il y a la femme, pour chercher les fruits de cet arbre (5). Ils ne savaient pas que la femme est là. Un brigand monte plus en haut, puis il a vu la femme. Cette dernière le prit par la main, puis elle lui dit d'une voix très basse :

« Ne parlez pas. Je suis la femme que vous cherchez ; alors je serai ta femme ».

Le brigand égoïste accepta.

La femme dit aussitôt :

« Mon cher ami, nous allons faire un mariage avec la langue ».

L'homme accepta aussi.

Puis la femme lui dit de mettre sa langue dans sa bouche.

L'homme sortit sa langue et l'introduisit dans la bouche de la femme.

D'un seul coup, la femme coupa la langue de cet homme avec ses dents.

L'homme tomba au pied de l'arbre et prononça des mots comme un muet, voulant dire à ses camarades que la femme est là.

En entendant ces paroles : Lolo, lolo ! (6), les cinq autres brigands prirent la fuite, croyant que c'est le revenant de celui qu'ils ont jeté dans la rivière, qui vient.

Celui qui a la langue coupée suit aussi ses camarades en disant : lolo, lolo, voulant dire que je ne suis pas un revenant. Mais leurs camarades en entendant cela se mirent à toute vitesse à courir.

Enfin ils entrèrent dans une caverne.

Le plus vieux se tint à l'ouverture et dit :

« Viens ici, le revenant, nous allons te faire mourir encore ».

Celui qui a la langue coupée est déjà entré dans la caverne avec eux, puis il se parla aussi : Lolo, lolo !

Les cinq brigands tout effrayés sortirent de la caverne en courant comme des fous.

Enfin ils se jetèrent dans la rivière où ils ont jeté le cadavre de l'homme.

Leur camarade les suivait encore en parlant : Lolo, lolo !

Tous les six voleurs furent noyés dans l'eau, et la femme vivait en paix avec ses biens (7).

Notes :

(1) Fanekena, convention verbale ou plus souvent écrite. Les brigands ont donné leur accord à la femme : ils étaient évidemment de bonne composition.

(2) Et l'emportèrent.

(3) Qui marchaient derrière.

(4) Mécontents.

(5) Les Figuiers malgaches, de la famille des Urticacées, sont représentés par d'assez nombreuses espèces, dont certaines sont de grands arbres, et dont quelques-unes ont des fruits comestibles, quoique de goût assez différent de celui des figues connues en France. Tel est le cas du Ficus megapoda ou aviavy, du F. Baroni ou amontana, du F. tiliaefolia ou voara. Quant au F. sakalavarum ou adabo, des domaines central et occidental, il donne des fruits de goût très variable ; certains peuvent se faire confire et se rapprochent un peu de la figue d'Europe.

(6) Le mot lolo signifie revenant. C'est une sorte d'esprit du mort, toujours malfaisant. Il se promène la nuit dans les villages ; on croit souvent qu'il apparait sous la forme d'un gros papillon noir. Outre le lolo, l'âme du disparu peut aussi se manifester sous diverses autres formes, ambiroa, avelo, angatra, ce dernier considéré, lui aussi, comme malfaisant.

(7) Il faut remarquer que tout ce conte repose sur une sorte de jeu de mots. Le mot lela signifie : langue. L’homme mutilé voulait faire savoir à ses compagnons qu'il avait la langue coupée. Par suite de sa prononciation devenue très imparfaite, ceux-ci crurent qu'il faisait allusion à un lolo, à un revenant juché sur l'arbre. D'où leur terreur. Le conte, ici a besoin d'être interprété.

 

Contes et légendes du Sud-Ouest de Madagascar

Raymond DECARY

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