Poème: Lamba- - Jacques Rabemananjara

Lamba
A la femme malgache. A Voahangy, Velo, Noro, Bao, Bakoly et Bo
Je te reconnais entre cent, entre deux,
Je te reconnais entre mille à ton clin de cil prémonitoire.
Le jour de la Révélation
surgi soudain des confins barbares de mille siècles :
je t’ai surprise entre la griserie de l’aube
et le dernier hoquet de leur monde à mensonge.
Nue et divinement vêtue
de la magie des nuits de pleine lune au piton des Tropiques.
Source longtemps et chair
de rêves éclatants comme des chevelures de comètes !
Je te retrouve à l’extrême jonction des nouveautés
reconquises aujourd’hui
sur les sept profondeurs sept foi impénétrables des Ancêtres.
Dans l’enclos hermétique
le frais clitoris de la corolle ombon dur et velours de caresses
que prodiguent avant l’extase les doigts mythiques de séraphin
des mains d’ouragan
cernant avec l’art du stratège le dernier refuge du refus
la forteresse unicolore où claque au vent du soir le pavillon de
l’orgueil.
Salut, Tige de mon vertige !
Toi, fermeté d’ébène ambré sur patine d’étoile,
racine, fibre de frissons, mon arbre dru,
ma plante rare
ma plante d’essence à odeur du miel cru,
O ma sombre rose noctiflore
ouverte éperdument au souffle épique du « talio » !
Voici le premier chant authentique de l’Homme,
le chant jailli droit du cœur
comme de l’infini la lancée des planètes.
Ecoute, oreille d’aurore et conque de délice.
Ecoute monter des tam-tams souterrains l’hymne d’annonciation :
Ecoute le prélude saccadé de l’antsiva d’aînesse
qui porte au loin l’énoncé de mon allégresse !
Je te reconnais entre cent, entre deux,
je te reconnais entre mille à ton clin de cil prémonitoire.
Mais ta beauté
n’est pas celle de la femme où l’entendent exégètes et cymbaliers
ni la complexité de la perle et du bijou.
Ta grâce, O Sœur de sang de mon nombril,
pas celle de la déesse chue en pays de légende ;
pas de la nymphe d’or dressée au péristyle du temple ;
pas non plus de la vierge égarée aux marches de Cythère et de Formapolis.
Vains les propos de la Bible, toute la loquelle de l’Alcoran
et l’épopée majeure
où la Fable créa parmi les pommes d’or le vert serpent de séduction.
Ton renom ne dépasse point l’once de sable brun
qui brille, larme noire, au bord du lac natal,
ni le grain de riz rouge oublié sous la natte antique du silo.
[…]
Soufflez, moussons ! Grondez, blancs cyclones de haine !
Alizés massacreurs de brunes innocences !
foncez frappez tuez crachez mépris et rage, écume et pus d’étoiles !
Notre défi, incorruptible, est, là, hissé,
Hissé haut et claquant d’orgueil : lamba jaculatoire emblème de
la nef
fétiche de la Race !…
Je te reconnais entre cent, entre deux
Je te reconnais entre mille à ton clin de cil prémonitoire !
Quel temps fait-il là-bas en amont de l’Ivoundre où j’ai planté
des flamboyants !
Jacques Rabémananjara,
Maison de Force de Nosy Lava,
Le 12 septembre 1950.
Extrait de Lamba,éditions Présence Africain, Paris, 1956
http://neonegritude33.afrikblog.com/archives/2009/05/04/13608009.html