Conte: Le rat et le sanglier

Publié le par Alain GYRE

 

Le rat et le sanglier

Fable Tanala

Recueillie à Ifanadiana (province de Fianarantsoa ).

 

Un rat, dit-on, qui cheminait, rencontra un sanglier.

Il s’arrêta sous le nez de la grosse bête et lui dit en levant son museau pointu :

« Où vas-tu, mon cher aîné ? Et pourquoi cours-tu toujours si vite ?

- J’ai beaucoup d’affaires, petit frère ; voilà pourquoi je me dépêche.

- Quelles affaires as-tu ?

- Elles sont si nombreuses que je ne saurais te les dire. Mais la plus importante, c’est d’aller voler ce qui appartient aux autres. Et toi, cadet, où vas-tu ?

- Moi aussi, je vais prendre ce que je peux trouver dans le champ d'autrui. Veux-tu que nous fassions route ensemble ? »

Le sanglier consentit et ils allèrent dans un champ en plein rapport: c’était la saison où tout était mûr. Le sanglier levait la tête et regardait les fruits suspendus aux arbres : malheureusement pour lui, il ne pouvait songer à les aller chercher.

I1 dit au rat :

« Comment faire pour avoir ces bonnes choses?

- Rien de plus simple, mon aîné.

- Dis m’en donc le moyen.

- Toi, tu vas rester en bas pour ramasser les fruits. Moi, je monterai dans l'arbre pour les récolter.

- C’est très simple en effet, dit le sanglier. »

Là-dessus, le rat grimpa dans l’arbre, mangea tous les fruits, bons ou mauvais, et ne jeta au sanglier que les noyaux.

Celui-ci, tout irrité, se disait :

« En ce moment, il fait le malin, mais, quand il descendra, nous verrons. »

Quand l’autre fut repu, il descendit tout doucement et le sanglier lui dit :

« Mon cadet, tandis que tu étais là-haut en train de récolter les fruits, les papango, les hitsikitsika et toutes sortes d’oiseaux de proie volaient autour de nous, il serait prudent d’aller nous cacher dans ce champ de cannes à sucre. »

Ils s’y précipitèrent aussitôt tous deux. Après s’être reposé, le rat eut soif et dit à son compagnon :

« Je vais chercher de l’eau, mon aîné.

- Es-tu fou, petit frère ? Nous avons de l’eau tout autour de nous. »

Le rat comprit et se mit à ronger les cannes à sucre. Alors le sanglier cria à tue-tête :

«Au secours ! Au secours! Quelqu’un vole les cannes à sucre ! »

Le rat fut si effrayé qu’il s’en brisa des dents sur un nœud de canne. Et voilà pourquoi il manque aux rats quelques-unes de leurs dents. Puis les deux compères se mirent à rire de bon cœur, car au fond ils avaient les mêmes idées et s’entendaient fort bien pour dépouiller autrui.

Le rat, dit-on, reprit:

« Si tu manges les cannes, le propriétaire va venir avec une sagaie et des chiens pour te poursuivre et il t’injuriera. –

- Pas du tout, c’est toi qu’il injuriera. I1 apportera un fantaka pour te frapper sur la tête ; il viendra avec des chats qui te mangeront, toi et toute ta famille. Quand on te voit, tout le monde te dit des injures...

- Calme-toi, mon aîné, dit le rat d'une voix très douce. Veux- tu que nous fassions un pari ? Nous allons sucer tous deux ces cannes à sucre, et celui qui sera le premier injurié par l'homme aura perdu.

- Soit. »

Tous deux se mirent à la besogne, et le sanglier rongea un grand nombre de cannes, tandis que le rat n’en suça d’une seule que l’espace entre deux nœuds.

Le jour arriva et les deux compères allèrent se cacher dans un autre champ de cannes à peu de distance, de manière à entendre lequel d'entre eux serait le premier injurié.

Le propriétaire vint faire un tour dans ses champs, et vit tout le dégât fait par le sanglier. Aussitôt il se mit à l’injurier de la belle manière.

Le rat riait :

 « Eh bien !avais-je raison, mon aîné ? Qui de nous deux a été injurié ?

- Ne dis rien, répondit le sanglier furieux, ou je vais te manger. »

Et il se précipita sur le rat ; celui-ci prit la fuite, et, se voyant sur le point d’être attrapé, se cacha dans un petit trou entre de grosses pierres.

En vain le sanglier essaya de les soulever pour trouver le rat, il s’épuisa en longs efforts, et, accablé de sommeil, s’endormit sur la place.

Le rat sortit doucement de son trou et se mit à ronger la queue du sanglier ; quand il fut arrivé presque jusqu’à l’os, la douleur réveilla l’autre et le rat rentra dans son trou, en riant à perdre haleine.

Si le sanglier a une toute petite queue, c’est parce que le rat l’a rongée ; s’il a un nez aplati, c’est parce qu'il a fouillé parmi les grosses pierres pour attraper le rat; et, si le rat a la voix rauque, c’est à force d’avoir ri du sanglier.

Contes de Madagascar

Charles RENEL

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