Conte: Le Roi Ravohimena - Jeanne de Longchamps

Publié le par Alain GYRE

Le Roi Ravohimena

ou

Les graines magiques

 

           

Ravohimena était un Roi qui possédait de grandes terres. Un jour qu’il en faisait le tour, en pirogue, il entendit trois jeunes filles qui parlaient entre elles.

- Si j’étais la femme de Ravohimena, disait l’aînée, avec un fil je tisserais cent lamba.

- Si j’étais la femme de Ravohimena, disait la cadette, avec un jonc je tresserais mille nattes.

- Si j’étais la femme de Ravohimena, disait la plus jeune, j’avalerais cinq graines et j’aurais cinq garçons.

            Puis les trois sœurs aperçurent la pirogue de Ravohimena.

            L’aînée et la cadette s’écrièrent :

- E… Ravohimena, approche donc. Personne ne sait si tu n’es pas aveugle ou si tes dents ne sont pas gâtées…

- Comment, je me laisserais insulter par ces filles, dit Ravohimena. Eh, vous autres, dirigez la pirogue sur la berge afin que je punisse ces filles qui m’insultent.

            Il approcha du bord.

- Venez ici, vous qui parlez de la sorte.

            Les deux aînées s’approchèrent en baissant la tête. Mais lorsque Ravohimena aperçut la plus jeune, il la trouva si belle qu’il décida de l’épouser. Alors il embarqua les trois sœurs dans sa pirogue.

- Je les prendrai toutes les trois pour femmes, dit-il.

            Arrivé dans palais, il donna un fil à l’aînée.

            Un fil ne lui suffit pas pour faire cent lamba.

            Il donna un jonc à la cadette, un jonc ne lui suffit pas pour faire mille nattes.

Il donna cinq graines à la plus jeune. Elle avala les cinq graines et Ravohimena sut qu’elle aurait cinq garçons.

            Puis il partit pour la guerre et recommanda tout particulièrement Refarane (c’était le nom de la plus jeune) à ses sœurs.

            Refarane mit au monde cinq garçons, mais ses sœurs qui étaient très jalouses lui bandèrent les yeux au moment de les mettre au monde et elles remplacèrent les enfants par des mâchoires de bœufs et des chiffons.

- Voilà les choses maudites auxquelles vous avez donné le jour, dirent-elles. Il n’y avait pas de tout de garçons.

- De si vilaines choses ! dit Refarane.

            Les deux aînées demandèrent à une vieille femme de jeter un sort sur Refarane qui fut aussitôt transformée en maki (1) et condamnée à vivre dans la forêt.

            Puis elles mirent les cinq garçons dans une corbeille, et la corbeille s’en alla sur la rivière

            Un homme de la Forêt l’aperçut. Il l’ouvrit et trouva les cinq petits garçons. Il les rapporta dans sa case et dit à sa femme :

- Qu’est ceci ? Nous n’avons pas d’enfants, nous allons les élever.

            Ces gens-là étaient très pauvres. Ils vivaient misérablement dans une case de forêt et se nourrissent de miel, de tanrecs et de hérissons. L’homme alla chercher une vache pour donner du lait aux enfants.

            Un jour, un esclave de Ravohimena était allé couper du bois dans la forêt. Il entendit une voix qui disait :

- Qui es-tu pour venir couper du bois dans la forêt de Ravohimena ?

            L’esclave effrayé se sauva.

- Là-bas, dans la forêt, il y a un Être (2), dit-il.

            Puis il retourna une autre fois dans la forêt parce qu’il n’était pas sûr d’avoir bien entendu.

            Aussitôt arrivé, il entendit la voix.

- Qui es-tu, toi qui oses venir couper du bois dans la forêt de Ravohimena ?

            L’esclave répondit :

- Je ne suis que le vieil esclave du Roi.

            La voix demanda encore :

- Ravohimena est-il revenu de la guerre ?

- S’il était revenu, répondit l’esclave, est-ce que vous n’auriez pas entendu le bruit des conques et des longs tambours de guerre ?

            Il regarda de tous les côtés et ne vit qu’un maki qui sautait de branches en branches.

- Je me suis trompé, dit-il.

            Mais en revenant, il s’arrêta devant la case de l’homme de la Forêt.

- Là-bas, dans la forêt, il y a un maki et il parle. Il ne fait que répéter : « Ravohimena est-il revenu de la guerre ? »

            L’homme de la Forêt ne sut que dire.

- Retournez là-bas, conseilla-t-il à l’esclave, et répétez-moi les paroles que vous aurez entendues.

            L’esclave retourna dans la forêt le lendemain et il coupa du bois comme les autres fois.

            En entendant les coups de hache, le maki se mit à parler :

- Qui es-tu, toi qui oses couper du bois dans la forêt de Ravohimena ?

- Je ne suis que le vieil esclave du Roi, dit-il.

            La voix reprit :

- Ravohimena est-il revenu de la guerre ?

- S’il était revenu, répondit l’esclave, est-ce que vous n’auriez pas entendu le bruit des conques et des longs tambours de guerre ?

            Après quoi la voix se tut et il ne vit qu’un maki, comme les autres fois.

            L’esclave s’enfuit et répéta exactement les paroles du maki à l’homme de la Forêt.

- C’est bien, dit celui-ci, partons ensemble.

            Dès qu’ils furent arrivés au pied de l’arbre, il demanda :

- Qui êtes-vous, vous qui parlez ainsi ?

- Je suis Refarane, que cet arbre ne s’abaisse pas, mais si je suis Refarane, que cet arbre s’abaisse.

            L’arbre s’abaissa aussitôt

- Je suis Refarane, dit le maki. Ces mauvaises filles m’ont fait jeter un sort parce que j’avais accouché de choses maudites.

- Ayez confiance, dit l’homme de la Forêt. Dès que Ravohimena sera de retour, nous dirons toute la vérité

            Les cinq garçons grandissaient.

            Enfin on entendit un jour résonner les conques et ronfler les longs tambours de guerre.

- Où donc est Refarane ? demanda le Roi.

- Elle s’est enfuie dans la forêt après avoir donné le jour à des choses maudites, répondirent les deux sœurs.

.           le Roi fut très triste en apprenant cette nouvelle.

            Un jour qu’il allait à la chasse, il vit cinq garçons qui jouaient devant la case de l’homme de la Forêt.

- Quels sont ces enfants ? demanda le Roi.

- Ce sont des enfants sans père ni mère et nous les avons recueillis.

            Le Roi à ce moment eut quelques doutes sœurs de Refarane disent qu’elle a donné le jour à des choses maudites, puis qu’elle s’est enfuie dans la forêt.

            L’homme répondit :

- Nous sommes surpris nous aussi, les trois sœurs étaient là et maintenant Refarane est partie.

            Puis demanda au Roi qu’on lui donne des vaches pour nourrir les enfants et le Roi lui accorda ce qu’il demandait

            Le Roi revenait souvent, et il répétait les mêmes paroles.

            Un jour enfin qu’il le questionnait, l’homme de la Forêt lui raconta l’histoire des enfants :

- Un jour que j’étais allé le long de l’eau, dit-il, j’ai aperçu une corbeille qui flottait. Je l’ai ouverte et j’ai trouvé ces cinq garçons. J’ai dit à ma femme : « Qu’est ceci ? Nous n’avons pas d’enfants et voici que nous trouvons cinq garçons. » Nous allons les élever et je suis allé chercher une vache pour leur donner du lait. Aujourd’hui ils croient que nous sommes leurs parents.

- Gardez les encore, dit Ravohimena qui avait compris que ces garçons devaient être ses enfants. Il faut que j’interroge les deux sœurs et peut-être retrouverai-je Refarane

            Puis il partit à la chasse.

            Un autre jour, Ravohimena s’arrêta devant la case de l’homme de la Forêt et il lui demanda s’il n’avait jamais entendu parler de Refarane.

            L’homme de la Forêt répondit :

- Puisque vous m’interrogez, je vous dirai que j’ai vu, dans la forêt un maki. Il parle et dit être Refarane.

            Le Roi fut bien surpris en apprenant cela et il décida d’aller trouver son mpsikily (3).

            Le mpsikily lut dans les graines et répéta tout ce que lui avait dit l’homme de la Forêt.

- Père, gémit le Roi, voici que le printemps commence. Et moi je regrette Refarane, et comment faire pour la retrouver ?

- Va donc, mon enfant, trouver le Petit-aux-longs-cheveux. Car Refarane est au pouvoir des êtres malfaisants, et tu dois toi-même la délivrer.

            Ravohimena rentra dans son Palais, puis il dit à sa mère :

- Mère, je pars pour une expédition dangereuse. Regarde souvent les bananiers du Sud de la case. S’ils se flétrissent, je serai en danger, s’ils se fanent, je serai mort.

            Puis il se mit en route.

            Il alla… il alla…

            Enfin il trouva un rocher sur lequel se chauffait le Petit-aux-longs-cheveux.

- Que me veux-tu ? dit-il.

- Je voudrais retrouver Refarane, dit Ravohimena.

- Apporte-moi le miel d’abeilles rouges sur une jeune feuille de bananier.

            Puis il disparut dans le rocher en poussant un grand éclat de rire.

            Ravohimena entra dans la forêt. Il trouva la ruche d’abeilles rouges et il prit leur miel, mais aussitôt les abeilles se précipitèrent sur lui et ceux qui le suivaient et elles les piquèrent jusqu’à ce qu’ils aient abandonné le miel rouge.

            Ravohimena revint au rocher avec ses dix doigts seulement.

            Le Petit-aux-longs-cheveux se chauffait toujours au soleil. Il se mit à rire.

- Va donc tuer le sanglier blanc, et si tu m’apportes ici son cadavre, je te donnerai les amulettes mahèry.

            Ravohimena partit cette fois avec mille hommes

            Ils rencontrèrent d’abord les gardiens de bœufs.

- E… les gardiens de bœufs ? N’avez-vous pas vu les traces du sanglier blanc ?

            Ils répondirent :

- Voici les traces du sanglier blanc.

- A quoi les reconnaissez-vous ? demanda Ravohimena.

- Son ventre touche terre lorsqu’il marche et il laisse une trace tout le long de la route qu’il suit.

            Ravohimena poursuivit son chemin avec ses hommes et il suivit les traces. Mais la nuit était là ; ils tuèrent un sanglier ordinaire pour se nourrir et passèrent la nuit dans la forêt.

            Au lever du jour ils repartirent et, de nouveau, ils aperçurent les traces. Et le sanglier était là, énorme, et il s’avançait au milieu de mille sangliers ordinaires qui le protégeaient.

Ravohimena se mit à sa poursuite, mais les sangliers se jetaient de droite à gauche pour défendre leur Roi, et le soir vint sans qu’il ait pu s’emparer du sanglier blanc.

            Le lendemain, le Roi et les hommes de sa suite le virent encore.

            Là-bas, au village, la mère de Ravohimena regardait les bananiers dont les feuilles s’agitaient et commençaient à se flétrir.

- Il est en grand danger, le fils à qui j’ai donné la vie, pensait la mère.

            Le sanglier blanc courait toujours au milieu des autres sangliers qui le défendaient. Enfin Ravohimena monta dans un arbre et lança sa sagaie et il l’atteignit.

            Aussitôt les autres sangliers prirent la fuite.

            Les hommes de la suite de Ravohimena rapportaient le sanglier blanc à travers la forêt lorsqu’ils entendirent, derrière eux, un bruit plus fort que le roulement du tonnerre. Ils virent alors que tous les sangliers suivaient le cadavre de leur Roi.

            Ravohimena et ses gens abandonnèrent le sanglier blanc. Et le Roi se présenta devant le Petit-aux-longs-cheveux avec ses dix doigts seulement.

- Ah ! Ah ! dit le Petit-aux-longs-cheveux en poussant un grand éclat de rire, tu te laisses effrayer par mille sangliers ? Viens donc chercher mes poux.

            Ravohimena se mit à chercher les poux dans les longs cheveux. Il n’y avait pas de poux, mais seulement des grains de riz.

- Père, dit-il, il n’y en a pas, mais seulement des grains de riz, et que faire de cela ?

- Continue, dit le Petit-aux-longs-cheveux.

            Et quand une corbeille de riz fut remplie, il dit :

- Emporte cette corbeille de riz et va chercher le petit d’Ampelamananohy.

- Père, s’écria Ravohimena, c’est un monstre très méchant. Il me tuera si je tente de lui arracher son petit.

            Le Petit-aux-longs-cheveux avait disparu.

            Ravohimena partit dans la forêt avec ses hommes. Lorsqu’il fut arrivé devant la case du monstre, il renversa la corbeille de riz sur le sol. Puis il se cacha, avec ses gens, derrière les arbres.

            Ampelamananohy revint vers le soir avec son petit. Aussitôt elle se mit à renifler de tous les côtés avec son grand nez. Puis elle mangea le riz en le ramassant grain pat grain. Ravohimena lança sa sagaie et le monstre fut empalé. Il emporta le petit qui avait déjà de grandes griffes.

            Le Roi rapporta au village l’enfant d’Ampelamananohy et les cinq garçons qui le virent passer lui demandèrent la permission de le garder avec eux.

            Puis le Roi se mit à préparer une grande fête pour recevoir ses fils et les bœufs engraissés furent tués en grand nombre.

            Le jour de la fête arriva. Et voici que le petit d’Ampelamananohy se mit à chanter :

            Trois jeunes filles parlaient, elles disaient :

- Si j’étais la femme de Ravohimena, avec un fil je tisserais cent lamba.

            C’est l’aînée qui parlait ainsi.

            La cadette dit :

- Si j’étais la femme de Ravohimena, avec un jonc, je tresserais mille nattes.

            La plus jeune dit :

- Si j’étais la femme de Ravohimena, j’avalerais cinq graines et j’aurais cinq garçons.

Ravohimena emmena les trois sœurs et il les épousa toutes les trois.

Il donna un fil à l’aînée, et un fil ne lui suffit pas pour faire cent lamba.

Il donna un jonc à la cadette et un jonc ne lui suffit pas pour faire mille nattes.

Il donna cinq graines à la plus jeune et elle eut cinq garçons.

            Et tout le long du jour il répéta :

- La plus jeune avala cinq graines et elle eut cinq garçons.

            A la fin le Roi lui demanda :

- Où est la plus jeune des sœurs, où est Refarane ?

            Le petite d’Ampelamananohy se dirigea vers la forêt et tout le peuple le suivit. Et il ne cessa de répéter :

- La plus jeune avala cinq graines et elle eut cinq garçons.

            Et tout le peuple, maintenant savait la vérité.

            Il s’arrêta enfin au pied d’un grand arbre et Ravohimena vit un maki. Il sautait de branche en branche.

- Ce n’est qu’un jeune maki qui s’amuse, dit le Roi.

            Mais le petit d’Ampelamananohy répéta :

- Elle avala cinq graines et elle eut cinq garçons.

            Alors Ravohimena s’écria :

- Si tu es Refarane changée en maki, descends de cert arbre.

- Je suis Refarane, dit le maki. Que cet arbre ne s’abaisse pas si je ne suis pas Refarane, mais qu’il s’abaisse si je suis Refarane.

            Aussitôt l’arbre s’abaissa.

            Refarane en descendit et voici qu’elle était maintenant transformée en une belle princesse.

            Ravohimena la reconnut et sa joie était grande. Les deux sœurs baissaient la tête. Mais déjà l’une d’elle se transformait en maki et l’autre en sauterelle de chien.

            Refarane resta la seule épouse de Ravohimena et ils vécurent longtemps avec leur cinq garçons.

 

 

Notes :

  1. Maki, quadrumane à la queue soyeuse.
  2. Être, revenant.
  3. Mpsikily : le devin, dans le dialecte Sakalava.

 

Recueilli à Bélo sur Tsiribine, région de Morondava

Cycle de contes particulièrement répandu dans l’Imerina

Jeanne de Longchamps

Contes Malgaches

Editions Erasme Paris

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