Conte: RAZATOVO ET RANONERA

Publié le par Alain GYRE

 

RAZATOVO ET RANONERA

Conte Bara

Recueilli à Ivohibé {province de Farafangana).

 

Razatovo était andriana, fils de roi ; or chaque fois, dit-on, qu'il prenait femme, ses parents ensorcelaient leur bru et la faisaient mourir, sous prétexte qu'ils ne voulaient pas lui laisser épouser une femme moins noble que leurs ancêtres.

Donc la femme épousée par Rozatovo un jour mourait le lendemain; celle qui lui succédait était ensorcelée et empoisonnée le jour suivant.

Las de ces persécutions, Razatovo résolut de s’éloigner d’un père sacrilège et d'une mère criminelle.

11 prit Ranonera pour épouse et avec elle alla s’établir dans un autre village.

Mais « quand on a demeuré longtemps ensemble il faut se séparer un peu », dit le proverbe,

et « se coucher à ne rien faire, c’est bientôt se couvrir de haillons ».

Au bout de quelque temps, Razatovo dut aller à Isalo pour faire le commerce des bœufs, car « la pauvreté fait changer de place. »

En quittant sa jeune femme, Razatovo l’entretint tendrement et lui fit mille recommandations au sujet de la conservation de sa vie.

« Fais bien attention de ne toucher à aucune viande donnée par ta belle-mère et même de ne pas franchir le seuil de notre porte. »

Ce lurent ses dernières paroles, et longtemps ils se suivirent des yeux, après s’être séparés.

Un jour passa, puis vint le soir ; une semaine s’écoula, puis une quinzaine, puis un mois, et un autre mois commença. Et la seule affaire du roi et de sa femme, c’était de faire disparaître leur bru. On invita Ranonera à manger; mais elle n’accepta point. On lui fit porter des aliments préparés, mais elle n’y toucha point. On essaya de la faire venir, mais elle ne quitta pas sa maison. Et chaque fois que sa bru refusait les viandes, la belle-mère les jetait vite, de crainte que la sœur de Razatovo n’y goûtât et ne fût empoisonnée.

Le temps est long; personne, si grand qu’il soit, n'est à l’abri du mal; le grand-père de l’anguille lui-même finit toujours par être pris à l'hameçon. Les beaux-parents de Ranonera, à force de belles paroles et de flatteries, endormirent sa vigilance ; et elle consentit à venir manger chez eux.

La belle-mère prépara une nourriture pleine de sortilèges, et dès que Ranonera en eut porté une bouchée à ses lèvres, elle s’en aperçut au goût et dit :

« Il y a du poison là-dedans. »

En même temps elle fit des efforts et vomit.

« 11 n'y a pas le moindre poison, répliqua la belle-mère. Seulement le temps est très-chaud, c'est sans doute ce qui vous donne envie de vomir. »

Ranonera retourna chez elle, et, sans rien dire à personne, elle ferma la porte et se jeta sur son lit. Le mal empirait rapidement et il n'y avait personne pour soigner la malheureuse, qui expira bientôt.

Cependant, au bout de quelques mois, Razatovo s’en revint chez lui ; il arriva près du village au milieu de la nuit, et devant la barrière fermée, il cria ;

« Ouvre, ouvre-moi, ouvre-moi la barrière. »

 Personne ne bougea.

 « Ouvre, ouvre- moi, ouvre-moi la barrière. »

Personne ne dit mot.

« Ouvre, ouvre-moi, ouvre-moi la barrière, ouvre-moi, Ranonera ; c’est moi, Razatovo, ton ami. »

Personne ne répondit.

Au bout de quelque temps vint la sœur de Razatovo et dit :

» Voici ! je vais ouvrir ! »

Razatovo fut surpris, il pensa que sa femme était plongée en un sommeil bien profond, mais il ne voulait pas qu’une autre que Ranonera lui ouvrit.

« Je vais ouvrir, cria-t-il, je vais ouvrir moi-même. »

Il poussa la barrière et entra. Il se dirigea vers sa maison, et voici qu’il vit la cour pleine d'herbes, et la porte couverte de toiles d’araignée. Il frappa cependant et cria:

« Ouvre, ouvre-moi, ouvre-moi la porte. »

Personne ne bougea.

« Ouvre, ouvre-moi, ouvre- moi la porte. »

Personne ne dit mot.

« Ouvre, ouvre-moi, ouvre-moi la porte; ouvre-moi, Ranonera ; c’est moi, Razatovo, ton ami. »

Personne ne répondit ; au bout d’un instant :

« Je vais t’ouvrir, » cria sa mère ;

« je vais t’ouvrir », cria son petit enfant ; mais lui répondit :

 « Je ne veux pas que m’ouvre une autre que Ranonera ; j’aime mieux ouvrir moi-même la porte de ma maison. »

 

11 poussa violemment la porte qui céda, et il entra dans la chambre.

 Alors il vit sa femme étendue sur le lit, toute raide et glacée, et déjà verte comme le noyau d’une mangue qu’on a mis dans l’eau ; son cœur alors fut bien dolent et il sentit qu’il ne pouvait pas supporter cette tristesse ; il prit le couteau tranchant qu’il portait à sa ceinture et se l’enfonça dans la poitrine.

Ainsi finit la grande douleur de celui qui mourut pour l’amour. Les deux amants étaient étendus côte à côte, raides et froids ; leurs âmes continuaient à se regarder toujours ; mais leurs corps inertes étaient en train de pourrir.

Au bout de quelque temps, ils devinrent, dit-on, des vorondreo ; et ils volèrent jusqu’au village où habitait la mère de Ranonera; au pré où paissaient les bœufs, des enfants gardaient le troupeau ; c’est à eux d’abord que s'adressèrent les deux oiseaux:

« Reo, Reo, Reo, Reo ! »

« IndriambahoaUa nous a ensorcelés,

« Pour nous faire mourir ! »

«  Reo, reo, reo, reo ! »

«  Elle est morte, Ranonera ! »

Les enfants, gardiens des bœufs, regardèrent de tous côtés, et ils virent deux oiseaux, deux beaux vorondreo ; jamais de leur vie ils n'avaient vu d’oiseaux aussi merveilleux. Ils appelèrent les grandes personnes pour entendre leur chant:

« Reo, reo, reo, reo ! »

«  Indriambahoaka nous a ensorcelés, »

« Pour nous faire mourir ! »

« Reo, reo, reo. reo ! »

« Elle est morte, Ranonera ! »

«  Est-ce qu’on ne dirait pas la voix de Ranonera ? s’écrièrent les gens. Qu’on aille chercher sa mère, pour voir si elle la reconnaîtra ! »

Ils firent ainsi :

« Salut ! dame ! (la mère de Ranonera était leur reine)  Il y a là-bas deux oiseaux extraordinaires ; ils parlent comme des personnes et l’un d’eux a la voix de ta fille. »

La mère vint et entendit le cri des Vorondreo :

« Reo, reo, reo, reo !

« Indriambahoaka nous a ensorcelés,

« Pour nous faire mourir ! »

« Reo, reo, reo, reo ! »

«  Elle est morte, Ranonera ! »

La mère s’évanouit et il fallut, pour la ranimer, le temps qu’on met à cuire du riz. [Quand elle eut repris connaissance, elle dit ;

« Apportez du riz, ainsi que de la viande cuite et crue; mettez-les là-bas sur une natte bien neuve et bien propre ; si c’est ma fille, elle mangera ce qui est cuit; si c’est une autre personne, elle mangera ce qui est cru. »

On fit ainsi ; les deux oiseaux volèrent sur la natte et mangèrent la nourriture cuite. La reine s’évanouit de nouveau et on lui jeta de l’eau pour lui faire reprendre ses sens. Les deux oiseaux furent conduits au village et on les nourrit toute leur vie, comme s’ils étaient les enfants de la reine.

 

C'est pour cela, dit-on, qu’on ne tue pas les vorondreo.

 

Contes de Madagascar

Charles RENEL

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